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Neige

Cabaret du Lost Paradise - Forum RPG

Forum RPG fantastique - Au cœur de Paris, durant la fin du XIXe siècle, un cabaret est au centre de toutes les discussions. Lycanthropes, vampires, démons, gorgones… Des employés peu communs pour un public scandaleusement humain.

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 Lysander Jones - « Rien de plus édifiant que l'esprit de famille, et rien de plus égoïste pourtant.»

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Lysander Jones
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Messages : 1
Date d'inscription : 05/08/2018

MessageSujet: Lysander Jones - « Rien de plus édifiant que l'esprit de famille, et rien de plus égoïste pourtant.»   Lun 6 Aoû - 0:02

Présentation, Lost ParadiseOrigine de l'image

Lysander Jones

Phrase de votre choix

    Surnom(s): ... Lysou. Mais ne vous avisez pas de l'appeler ainsi.
    Âge (en apparence) : 24 ans
    Sexe : Homme
    Nationalité : Américain
    Orientation sexuelle : Hétérosexuel
    Race : Loup-garou
    Métier : Agent de l'exécutif à la Curia
    Taille : 1m93
    Poids : 89kg
    Pourquoi venir au Lost Paradise ?

Autre chose ?

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17 septembre 1888, Topeka, Kansas, U.S.

A peine la haute silhouette se dessina-t-elle dans l'embrasure de la porte qu'un sourire mauvais illumina les traits d'Armstrong. Le type n'avait même pas fait l'effort de se cacher. Long manteau bleu marine, sagement boutonné, casque sous le bras... Ça puait le flic à plein nez et ça rentrait dans ce genre de brasserie. Ha. Le gamin avait du cran, il le reconnaissait. Pour autant, sa taille ne suffirait pas à le sauver ce soir. Il venait chercher la vermine ? Il l'avait trouvée. Ses gars n'avaient pas peur de se battre contre plus grand qu'eux, au contraire. Un défi était toujours le bienvenu.

Le garçon traversa la salle d'une démarche assurée, son regard brun fixé sur lui. Les couleurs de ses iris variaient à la lueur des lampes à huile, gagnant parfois des reflets ambrés dont l'apparence tenait presque de l'animal. Son allure était souple, énergique, presque fière. Il ne ralentit pas en remarquant l'expression carnassière qu'arborait son visage. Le sourire d'Armstrong s'étendit jusqu'à ses pommettes. Une tête dure, hein ? Oh, comme il lui tardait de décoiffer les mèches brunes qui frôlaient les joues du gosse... Il allait tuméfier sa gueule d'ange à grand coups de pompes. Peut-être aurait-il l'air moins sage, après ça. Ce serait une bonne leçon à apprendre : ne pas le défier. Jamais.

Lorsque le jeune homme s'installa finalement à ses côtés, sur le siège du bar, il lui tendit une cigarette. Salutations avant la guerre, dernière courtoisie avant de le laisser sanguinolent dans la ruelle qui caressait l'arrière de la boutique. Son vis-à-vis leva toutefois une main en secouant la tête.

« Non merci, j'essaie d'arrêter. »

Armstrong leva un sourcil surpris avant d'éclater de rire. Décidément...

« Z'êtes pas plutôt du genre à fumer, vous les flics ? »

Haussement d'épaules. Il remarqua soudain combien son interlocuteur était bien taillé. Vue sa hauteur, il allait falloir s'y mettre à plusieurs pour en venir un bout. Tant pis, tant mieux. Au moins la soirée serait-elle divertissante.

« Si, mais moi j'essaie d'arrêter. Mes sœurs ne supportent pas l'odeur. »

Une paire de menottes fut posée sur la table tandis que le long manteau de l'individu était ramené en arrière, dévoilant un Colt 45 dont le manche métallique luisait sous la lueur des lampes à huile.

« Armstrong Moore, vous êtes en état d'arrestation. »

L'agent lui déclina ses droits en ignorant savamment les rires qui commençaient à s'élever dans la salle. L'intéressé, lui, siffla ses hommes. Les festivités étaient lancées.


♣️♣️♣️


Les chevaux s'éloignaient, le bruit de leurs sabots rythmant les soubresauts de la charrette dans laquelle s'entassaient les futurs prisonniers. Lysander les regarda disparaître à l'angle d'une rue, époussetant son uniforme dans l'espoir de faire disparaître les salissures qui marquaient les vêtements sombres. Peine perdue. Un soupir lui échappa, et il réajusta son casque sur le haut de son crâne.

« Comment t'as fait ? Je veux dire, ils étaient trois contre vous quand on est arrivés ! »

Le jeune homme tourna un sourire doux vers son collègue avant de hausser les épaules.

« Je suppose qu'ils ne se battaient pas si bien que ça... »


You are…

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Anastasia Jones, 21 ans.

Quelque chose s'était passé lorsque Lysander était rentré à la maison ce soir là. Le regard de son aîné, d'ordinaire brûlant d'une énergie difficilement contrôlable, avait été comme éteint, et c'est à peine s'il l'avait saluée avant de s'avachir sur la table, laissant son sac glisser paresseusement de ses épaules. Aussitôt, il avait caché son visage au creux de ses bras crispés, passant des mains nerveuses dans les longueurs de ses mèches brunes.

Anastasia connaissait ces signes. Ils ne l'impressionnaient plus depuis longtemps déjà, et elle se contentait désormais d'appliquer le même petit rituel lorsqu'ils apparaissaient. Faire bouillir de l'eau, y glisser quelques feuilles des plantes que Maman lui avait appris à reconnaître dans les bois qui bordaient l'arrière de la ferme familiale. Déposer la vieille tasse devant son aîné tout en prenant place sur une chaise à côté de lui, plaçant parfois une main apaisante entre ses omoplates. Attendre. Lysander avait toujours eu ce don de ne pas s'écouter. Lorsqu'il le voulait pourtant, lorsque ses émotions ne lui laissaient plus le choix surtout, il parlait. Il s'agissait alors des uniques instants où il parvenait à exprimer les troubles qui le maintenaient éveillé aux heures les plus tardives, à extérioriser les maux qui le faisaient trembler jusque dans son sommeil. C'était son rôle à elle : la confidente, la conseillère. Les autres étaient trop jeunes, pas assez matures. Les aînés gardaient donc leurs angoisses mutuelles, tous les deux, seuls face au monde. Elle l'avouait peu, mais la jeune femme donnait à cet aspect de leur relation une importance toute particulière. Il était si rare que son frère acceptât de partager un peu de son fardeau qu'elle se sentait follement privilégiée par ces instants, bien qu'ils fussent rarement drôles.

Elle se pencha doucement sur le jeune homme et, esquissant une caresse entre ses épaules, souffla une question dont elle connaissait déjà la réponse :

« Lysander, ça va ? »

La tête brune se secoua lentement de gauche à droite, les longs doigts se crispant davantage sur ses mèches innocentes. La poigne qu'il imposait à son crâne ne pouvait qu'être douloureuse, pourtant la tension qui agitait ses membres semblait incapable de s'évacuer autrement qu'ainsi ou en explosant. Anastasia fronça les sourcils. Une inquiétude renouvelée serra son cœur. Lysander avait beau parler, parfois, de ses émotions, jamais il ne les laissait se dévoiler ainsi à moins d'y être contraint. Jamais il ne montrait ce qu'il considérait comme des faiblesses au grand jour. Aux yeux de tous, même ceux de sa propre famille, même aux siens se doutait-elle, il se devait de conserver l'apparence d'un garçon droit et fier, avec la tête sur les épaules et les pieds sur terre, responsable et respectable. Pas de bavure, pas de doute, seule une confiance souveraine dans un corps infaillible. Une armure sans doute plus confortable, plus agréable à regarder aussi. Ce n'était pas un mensonge, simplement une omission de vérité. Lysander, c'était tout cela, mais pas uniquement. Anastasia vivait avec lui depuis plus de vingt ans. Elle savait. Elle le voyait se lever la nuit et esquisser les cents pas dans le couloir lorsqu'une affaire le préoccupait, repoussant le sommeil hors de ses méninges. Elle l'entendait râler contre un dossier qui n'avançait pas assez vite, se répéter parfois qu'il n'arriverait pas à ses fins dans une frustration qu'il n'osait jamais exprimer. Elle l'apercevait tous les matins faire les mêmes exercices de sport, plus pour se rassurer que par réelle nécessité. Elle avait déjà remarqué le sourire d'enfant qui bourgeonnait sur ses traits lorsqu'on l'appelait pour une nouvelle enquête, aussi, l'excitation qui brillait alors dans son regard luisant comme un phare dans la nuit. Son frère était une affaire de détails. Il ne laissait rien d'autre passer d'ordinaire. Là, toutefois...

Un frisson déchira l'échine de son grand frère tandis qu'un soupir tremblant résonnait dans les airs. Son visage, lui, était toujours dissimulé entre ses bas. Il refuserait de bouger, elle le savait.

« Lysander... ?
- Je suis désolé. »

Anastasia posa une main sur celles du jeune homme, son regard gorgé de soucis. Sa poitrine était plus serrée que jamais. Les doutes s'étaient mués en certitudes : quelque chose de grave s'était passé. Une urgence nouvelle pulsait brusquement en ses veines. Elle se sentait soudain en danger, inexplicablement, et son regard brun s'égara sur les fenêtres qui bordaient la maison familiale comme pour y deviner les ombres d'une menace éventuelle. Elle n'y trouva rien, bien évidemment, mais dut redoubler d'efforts pour laisser à son frère le temps de trouver ses mots. Après quelques minutes de silence, toutefois, elle fut récompensée. La nouvelle tomba, implacable.

« On part pour Paris. Au plus vite. »

Entre les lignes se traduisait une culpabilité à laquelle elle ne parvint pas à prêter attention, trop abasourdie. Comment ça Paris ?



Noëlla Jones, 14 ans

C'est d'un pas enjoué que Noëlla s'approcha de son frère, assénant une grande claque dans son dos, tandis qu'elle le dépassait en esquissant un tour sur elle-même. Un sourire charmant illuminait ses traits taquins, signe de la fierté qu'elle éprouvait. Oh, pour sûr, il allait être surpris... Un éclat de rire lui échappa et elle s'affala nonchalamment dans sa chaise pour admirer le spectacle, un bras reposant sur son genou replié. Elle mâchonnait distraitement une tige de blé, conférant à son visage une expression de chipie que Lysander adorait détester.

Celui-ci, pour sa part, était figé. Son regard écarquillé était fixé sur l'accoutrement de sa plus jeune sœur, perdu entre horreur et stupéfaction. Sa bouche s'entrouvrit d'elle-même, toutefois les mots qu'il chercha à prononcer moururent en chemin.

« N-Noëlla...
- Alors, mon nouveau style parisien te plaît ? »

Il papillonna doucement des paupières, elle éclata de rire. Le calme ne durerait que quelques secondes et elle en profitait dignement, savourant la mine abasourdie qu'arborait son aîné.

« Tes cheveux... ?
- J'en avais marre ! Et puis regarde, avec ma casquette... »

Accompagnant ses mots, elle s'empara du couvre-chef et le vissa scrupuleusement sur sa tête. Une ombre était désormais projetée sur ses yeux, et l'on ne voyait plus d'elle que son éternel sourire goguenard.

« On dirait que je suis un garçon pour de vrai ! Personne ne remarquera la différence ! »

Fière de sa trouvaille, elle regarda son frère s'étouffer avec des étoiles dans les yeux.

« Pardon ?
- Bah quoi, comme ça tu arrêteras de t'inquiéter dès que je sors et tu me laisseras tranquille !
- Qu-... Non mais Noëlla c'est... Non !
- Trop tard ! »

Elle éclata de rire et, comme à chaque fois qu'elle sentait la pression monter dans le gigantesque corps de son interlocuteur, alla se blottir contre lui. C'était sa technique secrète pour ne pas être disputée, celle qui marchait à tous les coups et que le benjamin de la famille lui enviait profondément pour tout ce à quoi elle parvenait à échapper. Jouer sur l'instinct protecteur et tendre de l'aîné de la famille, appuyer sur son petit cœur tout mou et laisser la magie opérer, tel était le secret. Cela ne fonctionnait jamais aussi bien que sur les filles de la fratrie, mais tous les cadets de Lysander pouvaient en profiter s'ils y mettaient un peu du leur.

« Ne t'en fais pas, je serai responsable grand frère. »

Quelques secondes de silence s'écoulèrent tandis qu'elle le serrait davantage contre elle, puis un soupir retentit dans la pièce vide. Bingo. Les longs bras de son aîné l'enveloppèrent dans une étreinte aussi affectueuse que forte, et une voix bougonne murmura :

« J'en doute fort, petite sœur. »



Enrick Jones, 17 ans

Enrick lança un regard à son aîné, tranquillement installé sur le porche de la maison. Il déposa son livre sur la petite table qui lui faisait face afin de prendre une gorgée de son thé sans risquer de le tâcher. Ses yeux en profitèrent pour s'égarer vers la haute silhouette de Lysander, dont les mains enveloppaient celles d'une jeune mère à la peau chocolatée, une expression solennelle au visage.

Silencieusement, il l'observa. Son frère était toujours un spectacle distrayant lorsqu'il endossait son costume métaphorique de policier. C'était fou comme il prenait son statut à cœur. Homme de loi même lorsqu'il n'y en avait aucune à défendre, prêt à incarner le rôle de celui qui servait le peuple, son aîné voulait croire aux héros, supposait-il, à l'honneur qui ne battait dans le cœur des hommes que dans les romans. Lui-même était bien placé pour le savoir, songea-t-il en adressant une œillade à l'ouvrage qui trônait au centre de la petite table.

La dame devait être vraiment attristée de voir son aîné quitter la ville. Enrick comprenait, au fond. Il était difficile de faire plus professionnel que Lysander Jones, et les gens avaient besoin de pouvoir faire confiance aux gros bonhommes qui avaient le droit de leur tirer dessus au nom de l'état. Avec lui, c'était possible. Avec lui, le mot Justice avait peut-être un peu de sens. Il avait des défauts et ne s'en cachait pas lui-même, mais le jeune policier avait toujours voulu défendre les valeurs de leur chère Amérique. Chimères ou non, pour lui, c'était réel, et il ne doutait pas qu'il soit prêt à en mourir.

Lorsqu'il revint vers lui d'un pas décidé, l'air grave, contrarié sans doute de ses adieux, Enrick le salua d'un signe de main. Un petit sourire s'empara de ses lèvres, arrachant un regard méfiant à son vis-à-vis.

« Quoi ?
- La dame.
- Oui, hé bien ?
- Elle te salue. »

Lysander n'hésita pas et se retourna d'un coup, revêtant immédiatement ce visage si singulier qu'il arborait dans l'exercice de ses fonctions. Face à lui pourtant, personne. Enrick éclata de rire en voyant son aîné lui lancer un long regard blasé.

« Ha, ha, ha. Très drôle 'Rick, très drôle. »




Jonas Jones, 19 ans

« Je pars pas. Cassez-vous, je pars pas. »

Le jeune homme s'était planté devant la porte de la maison qu'ils s'apprêtaient à laisser derrière eux, son regard fiévreux poignardant celui de Lysander. Les deux frères se jaugèrent en silence pendant quelques secondes, le premier dégoulinant d'une rage instable, le second empli d'une tension croissante. Anastasia tenta d'apaiser les tensions, en vain.

« Jonas, s'il te plaît, ne fais pas l'enf-
La ferme ! La ferme !! Vous êtes quoi, une bande de moutons ? De fuyards ? Vous suivez un lâche et ça vous convient ?! »

Silence choqué. La sœur aînée écarquilla les yeux, figée par la violence des propos qui résonnaient encore à ses oreilles. Jonas, lui, n'était pas prêt à s'arrêter. Les mots s'échappaient de ses lèvres, toujours plus meurtriers, toujours plus haineux. Il tapait pour faire mal. Il appuyait sur chaque bouton, sur chaque point sensible, volontairement, sciemment.

« Sérieusement, je suis le seul ? Je suis le seul à me dire qu'on fait n'importe quoi ? Qu'on suit un raté ? C'est TES conneries, Lysander, les tiennes ! J'en ai rien à faire moi ! Je m'en fous, de toi ! Je m'en fous, de tes pseudos principes de policier de mes deux ! T'en as pas, des principes ! T'en as pas !!! T'es qu'un égoïste, la preuve ! LA PREUVE ! »

L'intéressé s'était pétrifié, raidi sur toute la hauteur de sa stature. Mâchoire crispée, poings serrés, à s'en briser les dents, à en déchirer sa peau. Seul ses iris trahissaient la colère qui rongeait sa poitrine, nourrie de douleur, alimentée par toute la frustration, par toute la nervosité qu'on lui imposait. Son corps tremblait sous l'effort de se contrôler. Jonas le savait. Il continua.

« Tu veux nous embarquer loin de tout, pour toi ! Tu nous gardes avec toi comme des chiens ! Tu nous forces à te suivre ! C'est toi le centre de tout ça ! Tu penses qu'à toi ! On n'a rien à faire là-bas ! Rien !!! »

Un éclat de rire dégoulinant de haine. La respiration de Lysander s'accéléra, vive et profonde. Il n'y avait soudain plus aucun amour entre les frères. La surprise se mêlait à la peine, dévorante, qui ravageait les traits de l'aîné pour mieux nourrir la haine du cadet.

« Et tu te prétends, quoi, bon ? Autre chose que dégueulasse ? T'espères qu'on ne t'en voudra pas ?! Tu rêves ! TU. RÊVES. »

Quelques secondes de silence s'abattirent sur l'endroit. Noëlla tenta de s'interposer, brûlante de rage, incapable de supporter ce spectacle ignoble. Mais rien n'arrêterait plus Jonas. Le coup final fut asséné par un hurlement qui surpassa même la voix de sa sœur.

« T'ES UN MONSTRE, DE NOUS IMPOSER CA !!! UN MONSTRE !!! »

La suite se passa en une seconde. Le coup de poing cueillit Jonas avec une puissance tout juste contrôlée, et c'est en haletant que son aîné le fixa, son regard presque fou, ses poings tremblants plus que jamais sous le poids d'une douleur qui ne parvenait plus à se contenir. Lysander adressa une expression désespérée de rage à ce frère qu'il ne reconnaissait plus. Sa voix, lorsqu'il parla, s'écorcha sur sa gorge serrée de colère.

« Je me moque de ce que tu penses, persifla-t-il. Lève-toi et dégage. On va à la gare, point barre. Et si je dois te traîner comme un enfant afin de bien montrer à tout le monde combien tu es immature, Jonas, je le ferai. Alors tu vas prendre ces maudites valises, te lever, et tu vas aller poser ton cul dans la voiture que j'ai réservé. Point. Barre. »

Après quelques instants de latence, l'intéressé se redressa, s'empara de ses bagages et décampa. Ses pas rapides tenaient davantage de la contrainte rageuse que de la fuite, et c'est en lâchant une dernière insulte qu'il s'éclipsa. Un silence douloureux s'installa entre les membres restant de la famille, brisé uniquement par le craquement sourd d'un arbre que l'on frappe trop fort. Lysander poussa un grognement de rage et son poing alla à nouveau exploser l'écorce innocente.

« GOD FUCKING DAMNIT ! »


Once upon a time…

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Il se souvenait de ce jour comme on chérit un vieux bijou familial. Le soleil, haut et brillant dans un ciel de plomb, le vent balayant les larges plaines qui entouraient Fort Railey apaisant tout juste la chaleur dont tous se cachaient… L’ambiance de l’après-midi avait été calme, lourde d’un mois de Juin déjà étouffant. Sa mère, enceinte, avait éventé son visage rougi avec paresse, lui offrant quelques sourires tandis qu’il travaillait sur ses exercices d’algèbre. Une grande bouteille de limonade, posée sur la table en bois sombre, lui avait fait de l’œil, le verre reflétant les rayons du soleil comme pour mieux attirer sa gorge assoiffée et sa gourmandise de gosse.

« Maman…
- Plus tard, Lysander. Quand tu auras terminé. On en a déjà discuté.
- Mais Jonas va encore tout boire… »

Son ton boudeur n’avait guère amené qu’un sourire aux lèvres de sa mère, trop occupée à agiter l’éventail devant son visage. Les derniers mois de sa grossesse s’étaient très vite annoncés compliqués, l’été promettant d’être aride, mais elle s’en accommodait sans sourciller.

« Maman…
- Lysander, ton algèbre. »

Il se souvenait par cœur des réponses de ce foutu exercice, maintenant. C’était de ces détails idiots qui s’incrustaient dans l’esprit en même temps que tout le reste, dans ces grands jours qui s’impriment à jamais dans la mémoire. 23.42.158.3.297. Et le bruit d’une main qui toque contre la porte.

Ils avaient ouvert la porte presque en même temps, Maman et lui. Elle avait mis trop longtemps à se relever, il avait couru jusqu’à l’entrée. La vision d’un soldat, rouge sous sa casquette, les yeux tristes s’écarquillant en découvrant un fils, avait eu tôt fait de tuer son enthousiasme. Maman, elle, s’était figée.

« Susanna Jones, c’est bien vous madame ? »

On n’avait pas besoin de dire la suite. On n’avait jamais besoin de dire la suite. Lysander ne se souvenait plus du discours. Il se rappelait  des grosses gouttes de sueur qui tâchaient la chemise de l’officier, vêtu tortueusement de son costume, de sa voix monocorde et de son regard gorgé de honte et de regrets ondulant entre mère et fils. Il se rappelait du corbeau qui était venu voler les graines de la voisine d’en face. Il se rappelait du silence, curieux, dérangeant, qui avait envahi la rue entière à l’annonce du soldat. Lui était reparti, penaud, après des excuses murmurées,  et eux étaient restés plantés sur leur porche. Vidés. Silencieux. Désespérés.

Enrick Jones, premier du nom, était tombé aux côtés de deux cent soixante-sept autres hommes lors de la bataille de Little Big Horn. Tués par les indiens. Massacrés. Pour la première fois, la US army avait été terrassée par les natifs qu’elle s’était persuadée de pouvoir écraser. Pour la première fois, les troupes américaines avaient perdu face à ce peuple que tous considéraient comme primitif. C’était fou, c’était insensé, et pourtant les unes des journaux de tout le pays porteraient bientôt la marque de la défaite. Custer’s last stand. Le dernier combat de Custer, ce général que Lysander avait longtemps hésité à rendre responsable de toute cette mascarade. Mais ça n’avait aucun sens, au fond. Personne n’avait su prévoir que mille Sioux et Cheyennes les attendraient là. Personne n’aurait pu résister, avec quatre-cent hommes, à l’assaut d’autant de flèches. Et même un loup ne pouvait que succomber à celles-ci lorsque leurs pointes étaient façonnées d’argent.

Après quelques instants passés sur le devant de la maison, Lysander avait regardé Maman, ses boucles paresseuses, ses mains crispées sur le ventre rond que lui avait laissé son mari. Son regard ambré s’était perdu dans le vague, et il lui avait semblé soudain ne plus y voir de lumière. L’idée l’avait terrorisé sans raison. C’était un instinct violent et douloureux, une urgence qui l’avait saisi aux tripes, qui avait hurlé en lui de la sauver. C’était des choses que les enfants savent mais ne comprennent pas.  Son cœur s’était serré davantage, comme sortant enfin de la transe dans laquelle il avait été plongé. Il avait tiré sur sa manche. Il l’avait appelé. Sa voix avait tremblé. Les premières larmes avaient perlé.

« Rentre, Lysander. Va finir ton algèbre. »

La voix éteinte, le ton monocorde. Le sourire de la limonade devait lui rester en mémoire comme le dernier vrai sourire de sa mère. Ça, et le reste de son exercice.

46. 22. 64.

+++

Le bras de Jonas s’abattit sur la table, ayant finalement cédé sous la pression de celui de son grand frère. Immédiatement, une moue boudeuse s’empara de ses traits, fronçant ses sourcils tandis qu’il se rejetait dans sa chaise, gratifiant son adversaire d’un air grognon.

« Tu triches. »

L’annonce était sans appel. L’enfant était sincèrement persuadé de ce qu’il déclarait. Un éclat de rire échappa à Lysander presque malgré lui, et il secoua la tête en touillant la tisane que Maman avait posée là pour lui. Il adressa un regard attendri à son cadet, puis ébouriffa tendrement ses cheveux. Le gamin protesta sans grande conviction, simplement pour le principe, et finit par se laisser faire avant de remettre ses mèches brunes en place sur son petit crâne.

« C’est toi qui insiste pour faire un bras de fer avec moi, souffla l’aîné, taquin. Forcément que je suis plus fort : je travaille. »

Jonas ne sembla tout d’abord pas convaincu. Un pouffement vexé lui échappa et il tourna la tête sur le côté, menton dressé en l’air, croisant les bras contre son torse avec une fermeté qui tenait plus du risible que de l’impressionnant. Lysander dut se contenir, craignant que son hilarité ne le contrarie davantage. En réalité, il le trouvait adorable. Cela faisait quelques mois que son cadet tentait de prouver sa force en se mesurant à lui, conscient sans doute qu’il n’avait aucune chance, cherchant au travers de ce geste à se rapprocher de ce frère dont la présence se faisait de moins en moins fréquente. A cette idée, une pointe de culpabilité perça sa poitrine, mais il la chassa bien vite. Il n’avait pas le choix. Maman ne pouvait pas tout faire toute seule – elle en faisait déjà trop – et, en tant qu’homme de la maison, il était de son devoir de prendre le relai. Quand le fermier d’à côté, Gordon, lui avait offert de travailler pour lui après l’école, en échange de quelques pièces dont ils avaient bien besoin, il avait sauté sur l’occasion. Il était un Loup. Un Loup était fort, puissant, fier, et c’était avec tout cet acharnement qu’il s’était attelé à sa tâche. Résultat : plus d’argent dans les bourses et un petit frère jaloux de sa masse musculaire.

« Allez Jonas, un jour tu seras aussi fort que moi, ‘kay ?
- Hm. »

Les deux frères échangèrent un sourire, et Lysander versa de la limonade fraîche dans la tasse de son cadet. Son regard traîna sur l’eau, quelques instants, une mystérieuse synesthésie faisant pétiller ses papilles, ses narines bizarrement sensibles aux effluves citronnées. Il ignora le pincement qui saisit son cœur et se réinstalla dans sa chaise grinçante. Dehors, le garçon entendit les battements d’ailes d’un corbeau. Et les pleurs de sa petite sœur.

« Je reviens.
- Mais Maman est avec el-
- Je reviens, Jo’, d’accord ? Maman est un peu occupée parfois. »

Parfois, Maman oubliait. Parfois, Maman ne savait plus. A treize ans, Lysander commençait à se demander si elle n’était pas morte en même temps que son père, presque deux ans auparavant, bien avant leur emménagement à Topeka, avant même d’accoucher d’une petite fille qui avait désespérément besoin de l’attention d’un parent qui ne semblait plus exister.

La colère qui grondait dans ses tripes fut douchée de force lorsqu’il ouvrit la porte, s’avançant vers Noella. La pauvre n’y était pour rien. Son seul crime était d’être née trop tard, dans une famille dont les parents avaient été crucifiés par un destin sadique. Elle n’avait rien fait de mal.

Il débarqua sur le porche, sourcils soucieux et bouche pincée, le cœur serré d’inquiétude. L’enfant leva immédiatement vers lui un regard gorgé des mêmes larmes qui dévalaient ses joues crasseuses, tendant des petits bras égratignés dans l’espoir d’être ramassée. Etalée ainsi dans l’herbe au pied de l’escalier qui descendait jusqu’à la rue, elle ne laissait que peu de doute quant à ses raisons d’être chagrinée. Un relent de colère lui bouffa l’estomac, et c’est un regard accusateur que Lysander adressa à sa mère, prostrée sur sa chaise à balance.

« Maman, elle est tombée ! »

Il souleva le bambin sous le regard effaré de l’intéressée. Celle-ci se redressa, paniquée, se précipitant vers sa fille dans un geste brusque et catastrophé.

« P-pardon je, je ne l’ai pas entendue et…
- Ce n’est rien Maman, retourne t’asseoir, je m’en occupe. Repose-toi. Tu as besoin de repos.
- Non, attends, je v-
- Repose-toi, Maman. Je m’en occupe. Je sais m’en occuper. »

Docile, son interlocutrice s’exécuta, le visage mangé de remords. Le garçon ne se trouva pas le cœur de ressentir de la compassion envers elle. Rancœur et inquiétude s’entremêlaient dans un esprit fatigué, dangereux cocktail d’une douleur qu’il était trop jeune pour assumer. Il se répéta donc, vainement, qu’elle était fatiguée, cherchant à chasser les songes qui lui hurlaient qu’un loup entendait, toujours, qu’un loup sentait et percevait et vivait tout ce qui l’entourait, qu’elle n’avait pas d’excuses. La fatigue, cela faisait deux ans bientôt qu’elle avait pris la place de sa mère à la tête de leur famille. Maman essayait, Maman essayait toujours, mais un fantôme avait dérobé son regard et ses sourires étaient morts, son instinct détraqué et ses réflexes absents.

Juste la fatigue, se répéta-t-il alors qu’il consolait sa petite sœur. Juste la fatigue.

+++

Ses pieds pendaient mollement du porche. Il les laissait se balancer doucement, emportés par leur propre élan, son regard se perdant sur l'étendue du champ de blé. Les tiges brillaient sous le soleil, leurs reflets dorés ondulant comme des vagues sous la brise de septembre. Son chapeau rabattu sur son crâne, le garçon dissimulait ses yeux aux rayons mordants, savourant la fraîcheur qu'apportait la nouvelle saison sur les plaines du Kansas. Le travail devenait progressivement moins harassant, moins long aussi. La chaleur n'était plus aussi agressive, et il pouvait ainsi profiter de son déjeuner sans ressentir le besoin de se cacher en intérieur. La grande ferme du vieil oncle Gordon lui offrait désormais tout le luxe de son ombre pour s'abriter, et il s'en contentait fort bien. Un petit sourire couronna ses lèvres tandis qu'il mastiquait son bout de pain.

Il était bien, là. La vie ici était tranquille, bien que difficile, et les voisins de la petite maison achetée trois ans auparavant s'étaient révélés adorables. Oncle Gordon était un homme bienveillant, et il n'avait pas hésité à lui proposer du travail lorsque cela s'était révélé inévitable pour l'avenir de la famille. Maman avait été hésitante, lui pas. Il était l'homme de la maison désormais, c'était son rôle aussi. Sa fierté d'enfant encore trop présente l'avait ainsi empêché de se plaindre lors des premières tâches qu'on lui avait proposées, et il s'y était fait bien assez vite. L'un dans l'autre, il ne regrettait rien.

« Lysander... »

L'intéressé releva la tête de son sandwich, fronçant des sourcils soucieux.

« Ana' ? Qu'est-ce que tu fous là ?
- C-c'est... »

Les mots moururent avant d'être prononcés et la jeune fille baissa les yeux, un soupir tremblant échappant à ses lèvres. Elle joua un instant avec ses doigts, coincée semblait-il dans une vérité qui refusait de sortir de ses lèvres. Lysander se redressa.

Quelque chose clochait. Quelque chose de grave. L'air avait changé. L'atmosphère s'était alourdie. Il y avait comme une pesanteur dans le silence qui s'était répandu sur eux, une gravité qui n'avait pas lieu d'être. Sa gorge se serra. Il s'avança vers sa cadette en tâchant de ne pas songer au pire, nerveux.

« Ana', qu'est-ce qu'il se passe ? »

Un regard, une main qui saisit la sienne. L'adolescent comprit que la nouvelle était de celles qui changent une vie, de celles dont l'impact a des répercussions sur l'éternité elle-même. Sa poitrine se comprima tandis qu'il se redressait imperceptiblement, tendu par un désir de se fermer à la douleur qui allait le percuter de plein fouet. Il le savait. Il en était persuadé.

« C'est Maman. »

Douche froide. Son cœur se broya sous l'impact des deux mots et de leurs implications. Il saisit sa sœur aux épaules, se retenant à peine de la secouer comme un prunier pour obtenir plus d'informations.

« Comment ça ? »

Anastasia semblait perdue. Sa bouche tentait de s'ouvrir sans parvenir à laisser s'échapper le moindre mot cohérent, comme éludée par la réalité de ce qui se produisait, comme incapable de bien la comprendre. Finalement son regard se durcit, et elle releva la tête en sa direction.

« Viens voir. »

Elle était belle, statue façonnée d'une main de maître. Sa silhouette baignée de lumière lui eut presque donné l'air d'un ange. Ses doigts, entremêlés dans les fils du tricot qu'elle ne terminerait jamais, étaient parfaitement détendus, de même que tout son corps. Un apaisement incroyable émanait d'elle, de sa posture, du sourire effacé qui avait épousé ses lèvres, comme un grand calme que personne n'avait su arrêter, comme un soulagement immuable qu'on ne lui arracherait plus jamais. Son regard s'était perdu dans le vague. Et sa chaise de se balancer doucement sous une dernière impulsion donnée par ses pieds désormais relâchés, pendant mollement à son bout. Le bruit du fauteuil craquant doucement contre le bois du porche était seul à envahir le silence. Lysander ne savait pas quoi faire. Il avait d'abord cru la trouver morte, avait osé être soulagé de sentir son cœur battre solidement contre sa cage thoracique. Maintenant... Maintenant il ne comprenait plus rien.

« Elle est comme ça depuis plus de trente minutes, expliqua Anastasia. J'ai essayé de lui parler, j'ai essayé de la toucher, de la secouer, mais rien n'y fait. Elle ne répond pas. »

Les derniers mots s'étaient écorchés contre la façade de force que tentait de s'imposer la gamine. Elle aussi avait peur pour sa mère, elle non plus ne parvenait pas à saisir ce qui se produisait pourtant sous leurs yeux. Des larmes assassines mordaient son regard sombre, et elle le fixait comme on fixe un sauveur, espérant trouver des réponses là où lui-même ne ressentait que du désarroi.

« Elle n'est pas blessée. », rajouta-t-elle.

Il tourna un regard gorgé d'incompréhension vers elle, puis s'avança vers Maman. Sa main se déposa doucement sur la sienne, empêtrée dans les fils de son tricot, et la serra avec douceur. Pas de réaction.

« Maman... »

Le regard morne fixait le vide. Elle ne le vit pas lorsqu'il se posta face à elle, lorsqu'à ses yeux s'imposèrent les iris qu'il avait pourtant hérité d'elle. Sa gorge se serra. Sa cage thoracique se comprima. Il sentit comme un relent de panique grimper du fond de ses entrailles. Comment faire si rien ne s'arrangeait ? Comment reprendre seul une famille à quatorze ans ? Comment nourrir cinq bouches de ses deux bras ? Cette idée faisait naître en son cœur une angoisse rongée de craintes. Celle de ne pas revoir sa mère, celle d'être séparé de ses frères et sœurs, celle de ne pas être à la hauteur, celle d'échouer à protéger les autres. Il avait peur. C'était un sentiment absolu qu'il refusait d'accepter, qui menaçait de détruire tout ce qu'il avait peiné à construire.

Déglutir. Fermer les yeux. Soupirer. Les rouvrir. Ne pas s'avouer vaincu avant d'avoir combattu.

« Appelle Oncle Gordon. »

Anastasia hocha de la tête tandis que son aîné prenait les choses en main, focalisant ses pensées sur ses tâches plutôt que sur ses émotions. Il alla chercher un seau d'eau et un tissu propre, les déposant aux pieds de sa mère et s'agenouillant au même endroit. Ses doigts plongèrent le textile dans le récipient pour l'en sortir dégoulinant, et c'est avec une incroyable délicatesse qu'il le passa sur le visage de Maman, sur ses cheveux, le long de son cou, sur ses mains relâchées, sur ses pieds. Il le fit une fois puis recommença, tentant de lui parler, faisant appel à la douceur de leurs souvenirs, à l'amour qu'elle éprouvait pour ses enfants, espérant la voir revenir à elle d'un instant à l'autre. Rien ne se produisit. Les mains soigneuses se firent progressivement tremblantes.

« Maman, allez, reviens... »

Lysander s'en voulait soudain. De ne pas s'être assez méfié. De ne pas avoir su voir. De ne pas avoir remarqué les signes. Maman qui tente d'apprendre à Anastasia ce qu'elle connaît depuis des années déjà. Maman qui veut donner le sein à Noëlla alors qu'elle a trois ans. Maman qui lave le même linge plusieurs fois d'affilée. Maman qui rit parce qu'elle a encore oublié de faire telle ou telle chose. Sans en avoir conscience, le garçon savait déjà que le problème de sa mère n'avait rien de physique. Que le médecin qu'allait appeler Oncle Gordon ne saurait rien leur dire. Et ça le tuait, de se dire qu'il n'avait rien fait. Qu'il n'avait rien à faire désormais.

« S'il te plaît reviens... », supplia-t-il finalement, rongé par l'angoisse.

Seul un sourire fade lui répondit, perdu dans l'immensité d'une âme perdue en chemin. Susanna Jones ne devait plus jamais sortir de cet état de catatonie.


++++


« Jonas, fais tes devoirs.
- J’y comprends rien…
- Fais-les quand même.
- Lyyyyyyyys’ ?
- Oui Noella ?
- Je peux regardeeeeeeeer ?
- Non, je suis en train d-
- Lysander, j’ai un problème avec certaines herbes dans le jardin, tu sais où est le livre ?
- Non je, n-
- Mais tu avais dit que je pouvais regardeeeeeeeeeer ! »

Un soupir excédé échappa à ses lèvres tandis qu’il fermait les yeux, son ouïe trop fine poignardée par les réclamations de sa fratrie. Son emprise sur la cuillère de bois avec laquelle il s’évertuait à remuer le dîner se crispa. Il se baissa, ramassa sa plus petite sœur, la calla contre sa hanche, désigna le troisième étage de la haute bibliothèque qui caressait l’embrasure de l’entrée, puis se tourna vers son frère.

« Qu’est-ce que tu ne comprends pas ?
- Tout.
- Jonas, s’il te plaît, sois plus spécifique.
- Bah…  Il faudrait que tu viennes voir en fait. »

L’aube d’une migraine illuminait déjà son crâne. L’ustensile de cuisine se trouva enserré entre ses doigts avec davantage de vigueur, et c’est un sourire des plus crispés qu’il adressa à son cadet. Il bouillonnait.

« Dans ce cas, va mettre la table. »

Il remuait le plat un peu trop fort, sans s’en rendre compte. La journée avait été longue, il était fatigué, il voulait être tranquille et le destin refusait de le laisser faire. A dix-sept ans, Lysander se donnait la curieuse impression d’être une mère surmenée.

Un éclat de rire strident éclata trop près de son oreille alors que Noella, faisant peu cas du sort de ses tympans, s’accrochait à ses cheveux pour attirer son attention. Une grimace se dessina sur ses traits, aussitôt massée hors de son visage par les petites mains de la gamine. Il aurait pu crier, l’aurait presque voulu, mais le bonheur de sa cadette était solaire et son cœur absorbait ses rayons dès qu’ils avaient la chance de pousser, et il ne pouvait jamais vraiment s’amener à la gronder. Oh, il n’en doutait pas : sa chipie de sœur l’avait remarqué et, intelligente qu’elle était, avait déjà appris à s’en servir tout à son avantage.

« Pourquoi tu fais la tête ? », s’enquit-elle, l’air innocente.

Il embrassa sa tempe.

« Pour rien, No’, je suis juste fatigué. »

La pleine Lune ne datait pas d’assez longtemps pour se faire oublier, et les travaux d’oncle Gordon ne lui avaient accordé aucun répit. Ses humeurs étaient dangereusement instables. Son regard traîna vers Maman, assise dans sa chaise, sourire figé et regard vide, un soupir bordant ses lèvres.

« Tu ne veux pas prendre le relai, toi, hein ? », souffla-t-il, plus pour lui que pour quiconque.
« Qui çaaaa ? Moi je veux bien tu sais ! Je punirai Enrick d’abord !
- Eeeeeeeeeh !
- Oui !
- Mais j’ai rien faiiiiiiiiiit ! »

Un éclat de rire le traversa, caresse apaisante sur la tension qui, encore, nouait chacun de ses muscles. Les chamailleries des deux plus petits poursuivirent en fond sonore quelques instants durant, langues tirées et grimaces arborées, cris de guerre et insultes infantiles. Lysander laissa faire. Il laissa faire parce que les rires avaient dans cette maison saveur de paradis, parce qu’il préférait mille fois la vivace candeur de sa fratrie au calme mort de Maman, parce que les sons qui lui sciaient le crâne, s’ils le forçaient à crisper une fois de plus sa prise sur cette fichue cuillère de bois, étaient autant de signes d’un bonheur qu’il crevait de leur léguer, à tous.

« T’es moche !
- Bah t’es encore plus moche !
- Tu perds toujours au loup !
- Pas vrai !
- Si !
- Non !
- Si ! Même qu’en plus tu mords toujours trop f- »

Le fracas qui dévora la phrase d’Enrick provoqua un sursaut général. Le verre avait éclaté en même temps que le calme ; les regards s’étaient rués vers le bruit, oreilles tendues, poils hérissés, muscles sur le qui-vive.

Près de la bibliothèque, une Anastasia contrite tenait encore dans les airs un vase imaginaire, son alter ego rompu sur un sol trop dur pour supporter sa chute. Le silence s’étendit quelques secondes.

« J-j’étais trop petite pour prendre le livre… désolée… »

Les yeux convergèrent vers Lysander cette fois, en attente d’une colère qui hésitait à venir. L’intéressé, lui, était resté silencieux sous le choc. Dégoulinant de sauce, une moitié brisée de cuillère dans sa main droite, ses bras étaient restés écartés en signe de dégoût et de crispation. Son sursaut à lui avait eu raison d’une partie du dîner.

L’hilarité reprit de plus belle, contagieuse, belle, forte, irrévérencieuse, si prenante que nul ni échappa. Le doute, ce soir, n’était pas permis : ils n’étaient pas parfaits, mais ils étaient une famille.


+++


Il avait été assis à l’arrière de la maison lorsque cela s’était produit. Le crépuscule dégringolant du ciel, les épis de blé avaient été teintés d’une couleur rosée qu’il trouvait infiniment belle. Les champs émanaient d’une odeur d’herbe fraîche qui lui plaisait. La femme d’Oncle Gordon lui racontait leur rencontre, née d’un autre temps, révolu et pourtant si proche, où on n’était pas nègre et libre, où on naissait enchaîné au Sud du Missouri si on avait la mauvaise couleur de peau. Cette histoire, il l’avait entendue des dizaines de fois. Lui, fouetté pour avoir tenté de s’échapper et elle, assignée à ses soins tandis que la fièvre le dévorait. Il la connaissait par cœur, mais écoutait toujours, tentant d’imaginer la douleur des lanières de cuir s’enfonçant dans une chair à vif, encore et encore, la puissance nécessaire pour massacrer le dos d’un homme avec autant d’ardeur, l’incroyable haine, la stupidité aussi. La peur, surtout. L’idée qu’il aurait peut-être trouvé ça normal, s’il n’avait été en partie éduqué par cet homme à l’incommensurable sagesse. Oncle Gordon avait incarné un second père, avec ses sourires lumineux et ses chansons de travailleur, sa persévérances et ses épaules entamées de cicatrices. Lysander se demandait, souvent, s’il aurait pu les provoquer lui-même, fût-il né quelques décennies en arrière.  La part de lui qui, aujourd’hui encore, méprisait les natifs, lui susurrait que oui. Et cela le terrorisait.

Il avait été assis à l’arrière de la maison lorsque cela s’était produit, une tisane dans la main et des doutes en tête. L’odeur du sang était venue la première, titillant ses narines avec une familiarité qu’il avait honte d’admettre. Ses sourcils s’étaient froncés. Il avait tendu l’oreille. C’était là qu’il avait entendu les murmures. Les insultes. Les injures.

« Ne bouge pas. »

Un ordre à sa tante, irrévérence de l’inquiétude. Il s’était précipité vers l’avant de la maison. En ses veines pulsait une colère vengeresse qu’il ne faisait pas bon d’attiser. Et la scène ne fit qu’ajouter des braises à l’incendie qui le consumait.

Des hommes penchés sur son oncle, recroquevillé au sol. Des hommes riant. L’odeur de l’alcool surpassant presque celle du sang qui dévalait du nez brisé de Gordon. Le regard de Lysander s’écarquilla d’horreur.

« T’as cru quoi … Qu’tu pouvais voter ? Qu’on allait t’laisser faire ? »

Hilarité générale. Le garçon s’approcha à pas de loup, ses poings se serrant à mesure que les injures pleuvaient.

« Les nègres sont naïfs, Joe, hein ? ‘Devrait p’t’être leur apprendre des l’çons, z’ont oubliés qu’ils sont pas comme nous.
- Ha, z’apprennent jamais. Pour ça faudrait qu’ils soient assez intelligents. C’qu’est pas l’cas. Hein, nigga’ ? T’as conscience, d’être un résidu d’merde, pas vrai ?
- Pourquoi t’as essayé d’voter, hein ? Tu sais qu’tu dois pas, non ? »

Ils étaient quatre contre un vieillard. Ils étaient quatre lâches contre un pauvre homme. Ils étaient quatre à lutter contre la Constitution. Tout ça pour des élections minables. Tout ça par crainte. D’être renversés. De perdre leur supériorité imaginaire. Son sang ne fit qu’un tour.

Le premier, Joe, s’écrasa à terre dans un gargouillis surpris. Les autres n’eurent pas le temps de réagir et, le temps qu’ils le fassent, un second était à terre. Les bras de Lysander furent pris en arrière, piégés dans l’étreinte du troisième. Il balança sa tête en arrière avec violence.
Crac.
L’idiot garderait son nez tordu toute sa vie. La douleur le fit toutefois lâcher prise. Un coup de pied dans le ventre coupa son souffle. Il chuta. Le quatrième, lui, recula face aux babines retroussées du loup, dont le regard était étrangement lumineux.

« Cours, lâche, pendant que tu le peux. Cours où je vais te démonter la tête. »

Un dégoût absolu distillait du poison dans ses veines. Ne le laisse pas partir, soufflait son âme. Accomplis ta menace. Détruis-le. N’était-ce pas ce qu’il voulait faire à ton oncle ? Montre-lui. Montre-leur.

Sa mâchoire se crispa dans un effort de contrôle. Un filet de sang frais dévala son poing trop serré. Il souffla péniblement entre ses narines élargies par l’agitation. Ses yeux, en cet instant, promettaient une souffrance qui fit détaler le dernier agresseur. Les autres tentaient tant bien que mal de se relever. Il dut se retenir de les en empêcher.

« Dégagez de là. Si j’vous r’vois, c’est l’fusil que j’sors. »



C’était une heure plus tard, une fois Oncle Gordon alité, ses blessures soignées et sa femme apaisée, que le nouveau shérif de Topeka était apparu. Air solennel, quoiqu’un peu bourru, le grand gaillard lui avait tendu une large paluche qu’il n’avait pas été pressé de serrer. En cet instant, il en voulait à tout le monde, et tout particulièrement à ce pays dont les valeurs fluctuaient tant. L’homme ne se formalisa pas. A sa défiance répondit au contraire un sourire amusé, dont les bords jouaient avec des débuts de rides.

« C’toi qui as donné une correction aux gars qu’ont fait ça, pas vrai ?
- J’étais visiblement le seul à vouloir le faire, m’sieur. »

Un éclat de rire. Le regard d’acier du policier se ficha dans celui, colérique, de son interlocuteur.

« T’as bien fait. »

Le gars sortit une cigarette de la poche de sa veste et lui en tendit une autre, qu’il saisit sans broncher, expression revêche et sourcils froncés. Le briquet circula et les premières émanations de fumée se répandirent dans la pièce. La tension était pesante.

« T’as quel âge ?
- Dix-huit ans.
- Et ça te dirait pas de travailler pour moi ?
- Nan. »

Nouvel éclat de rire. Lysander fronça le nez.

« Bon, écoute. J’apprécie ce que t’as fait. T’as des valeurs, petit, des valeurs que j’partage. C’est pas l’cas de tout l’monde ici. Le Kansas est p’t’être pas le pire état où vivre, loin d’là, mais j’veux l’améliorer. Protéger les gens com’ ton ami Gordon. C’est c’que tu veux ?
- Oui.
- On a donc un point commun. J’sais aussi que t’as des frères et sœurs. Tu t’en occupes, pas vrai ?
- Oui. Ça pose un problème ?
- Non, non, calme-toi gamin. J’suis pas ton ennemi. »

Il avait mis les mains en l’air devant le regard sombre que lui avait adressé le gosse. Pas commode, donc.

« T’es droit, t’es fort, tu sais t’battre et t’as la volonté de te salir les mains quand c’est nécessaire. J’ai besoin de gens comme toi. J’ai besoin de gens qui veulent faire ce qu’il faut. La question, c’est : est-ce que c’est c’que tu veux aussi ? »

Lysander était entré dans la police de Topeka le lendemain matin.



Sous le masque

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Lysander Jones - « Rien de plus édifiant que l'esprit de famille, et rien de plus égoïste pourtant.»

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