Aller en haut
Aller en bas
Neige

Cabaret du Lost Paradise - Forum RPG

Forum RPG fantastique - Au cœur de Paris, durant la fin du XIXe siècle, un cabaret est au centre de toutes les discussions. Lycanthropes, vampires, démons, gorgones… Des employés peu communs pour un public scandaleusement humain.

Partagez | 
 

 Explications et récits d'épouvantes ~

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas 
AuteurMessage
Edward White
l Dans l'ombre du loup l BIG BOSS l
avatar

Messages : 1764
Date d'inscription : 21/12/2010
Localisation : Glande derrière son bureau au lieu de faire sa paperasse.

MessageSujet: Explications et récits d'épouvantes ~   Mar 29 Oct - 17:21

This is Halloween !


Et nous y voilà, Halloween, ode aux frissons ! Afin de fêter l'évènement nous vous proposons de participer à une animation unique, où angoisses, peurs, malaises et surprises seront les rois et reines de vos écris ! Pour l'occasion, nous vous avons d'ailleurs trouvé un petit panel d'histoires étranges que vous serez libre ou non d'utiliser.

N'oubliez pas de faire défiler sur la droite pour pouvoir tout lire

Le déroulement de l'évènement est très simple : chaque participant doit réaliser un poste de RP (et un seul) dans lequel il mettra en scène son personnage. Il faut qu'il soit au cœur du récit, c'est l'unique contrainte donnée. Vous n'êtes pas obligé de l'effrayer jusqu'à ce que mort s'en suive, le tout étant d'accrocher le lecteur et le tenir en haleine d'un bout à l'autre du récit /o/


  • La liste donnée précédemment est donnée à titre d'exemple, pour vous inspirer. Si l'une des histoires vous intéresse, vous pouvez bien évidemment vous en servir et la développer à votre sauce. Vous n'êtes pas obligé de garder le lieu, ni les témoins, ni même la description ! Ce ne sont que des idées pour vous filer la main. D'ailleurs nous ne réserverons pas l'un des récit pour vous, faites nous en plutôt la surprise lorsque vous posterez !

  • Votre personnage doit être lié à votre récit. Il doit même en être le cœur. À vous de gérer la suite comme vous l'entendez, le tout étant de respecter cette indication.

  • Vous avez le choix du lieu, du moment (passé, présent voire futur de votre personnage) et du point de vue. Vous n'êtes pas obligé de justifier en détail votre présence dans tel ou tel endroit, c'est même déconseillé à moins que vous ayez une raison particulière de le faire. Venez-en aux faits !

  • Essayez de ne pas tomber dans le "too much", trop trash, trop capilotracté, trop… Trop. Les récits d'épouvantes les plus réussis sont souvent dans la subtilité et la surprise. Une bonne chute peut, par exemple, vous permettre de complètement retourner une situation.


On a pris le parti de mettre beaucoup moins de contraintes que lors des évents précédents, alors… Faites vous plaisir o/

Vous posterez à la suite ce message, sans ordre particulier et vous avez jusqu'au 11 novembre (au soir) pour rédiger vos chef d'œuvres ! /o/

N'hésitez pas à contacter le staff si un élément vous semble flou, on vous répondra au plus vite !

Tous à vos plumes !
Voir le profil de l'utilisateur https://68.media.tumblr.com/db977b65799651a608e5ac19d12de37a/tum
Valentine Lefevre
† Reporter of Paranormal †
avatar

Messages : 1563
Date d'inscription : 22/02/2011
Age : 27
Localisation : Partout, même là où vous ne l'imaginez pas 8D

MessageSujet: Re: Explications et récits d'épouvantes ~   Lun 4 Nov - 21:40


Petite musique d'ambiance 1/2


Le soleil disparaissait à l'horizon lorsque Valentine entra dans le village. Une rumeur circulait beaucoup à son sujet. Isolé dans les bois et marécages, les marcheurs qui s'y perdaient disparaissaient mystérieusement pour ne réapparaître que bien plus tard, complètement dingues... Lorsqu'ils revenaient, évidemment.
Venir ici n'était sûrement pas la meilleure idée du siècle, mais la journaliste devait en avoir le cœur net. Pourquoi cet endroit était il si effrayant ? Ce n'était que de vieilles bâtisses en ruines. Il était d'ailleurs étrange que personne n'ai encore eu l'idée de tout raser pour créer quelque chose de plus utile... Un orphelinat ou un Asile peut-être ? Bon d'accord, ces exemples étaient de mauvais goûts... passons.

La jeune rouquine s'y était rendu seule, refusant d'en parler à quiconque. Cela était d'ailleurs curieux. Elle ne savait pas très bien pourquoi elle avait soudain pris cette initiative dénuée de bon sens. Mais elle ressentait le besoin d'enquêter par elle-même. Elle s'était toujours trop reposée sur les autres, à elle de prouver de quoi elle était capable.
Prenant une bouffée d'air et son courage à deux mains, elle s'avança dans la rue principale, observant les maisons avec intérêt, prenant des photos avant que la lumière ne décline plus encore.

Tout semblait tellement banal, le silence régnait en ces lieux et la vie semblait ne plus avoir sa place ici. C'était à la fois étrange et un peu oppressant. Même les oiseaux semblaient muets... Ou même absents. Certaines maisons paraissaient tout de même moins esquintées par le temps mais rien à faire, aucun signe d'humanité.

Valentine s'aventura un peu plus loin encore, observant avec attention les détails, cherchant quelque chose qui aurait pu sortir du lot, prouvant que des personnes passaient parfois par ici, mais les rues étaient tellement vides que seules les feuilles mortes semblaient encore accepter de se poser sur les dalles de pierre avant de finir par s'enfuir, aidées par les courants d'air qui s'amusaient actuellement à lui donner des frissons désagréables. Le vent faisait claquer des portes, des volets. Il laissait chanter les ouvertures craquelées par le temps dans les façades.

Relevant son objectif pour prendre une maison qui avait dû être ravissante dans le temps, la rouquine recula de quelques pas afin de tout avoir dans son champ de vision. Sa concentration était extrême et ce fut pour cela qu'elle mit un petit temps avant d'apercevoir qu'une silhouette l'observant à l'un des étages. Elle sursauta et redressa vivement la tête vers la fenêtre afin de vérifier de ses propres yeux, mais elle avait disparu... Était-ce son imagination qui lui avait joué un mauvais tour ?
Elle resta immobile de longues minutes à réfléchir au pour et au contre. Si elle allait voir de plus près ce que c'était ? Mais s'y rendre seule était un risque qu'il ne valait mieux pas tenter.
Finalement, alors qu'elle n'était pourtant pas de ceux qui s'effrayaient d'un rien, elle décida de rebrousser chemin. Elle en avait assez vu pour l'instant, elle devait rentrer et retenter sa chance une autre fois avec des accompagnateurs. L'ambiance de ce village était beaucoup trop calme pour être sincère. Quelque chose clochait, elle le sentait, et elle devait à présent partir.

La nuit était tombée plus vite qu'elle ne l'aurait espéré et l'obscurité se fit soudain oppressante, indiscrète. Valentine perdait de plus en plus ses repères, la forçant à marquer des arrêts pour tenter de reconnaître un bâtiment qu'elle aurait pu croiser en début de parcours. Mais rien n'y faisait, elle se sentait perdue et complètement déboussolée. Elle devait rentrer... Ou au moins trouver de quoi s'éclairer. Au bout de quelques minutes, elle parvint à rejoindre une maison en bois assez rustique. La journaliste ouvrit la porte non verrouillée et tenta de regarder à l'intérieur. Tout était sombre et le grincement du bois n'avait fait que résonner dans le vide, sans qu'un autre bruit ne vienne se rajouter afin de montrer un quelconque signe de vie. Tout était sombre et silencieux, ne laissant qu'entrevoir un haillon flotter faiblement au contact de courants d'air facétieux.  Elle crut discerner le contour de ce qui semblait être une cheminée. Enfin quelque chose d'encourageant... De la lumière et de la chaleur allaient enfin pouvoir pointer le bout de leur nez dans cet endroit si vide.


« Il y a quelqu'un ? »

Cette sensation d'être observée la tenaillait à nouveau. Ce village était pourtant abandonné, pourquoi avait elle donc cette perpétuelle impression qu'on la regardait depuis son arrivée ? Des animaux sauvages qui avaient élu domicile ici, peut-être... Mais n'aurait-elle pas dû en apercevoir au moins un ?
Faute de réponse, elle se permit d'entrer et de se diriger vers l'âtre de la cheminée où étaient posées des bûches. Il devait s'agir d'un très vieux bois, on pouvait voir de la poussière au dessus en plus des miettes de copeaux qui avaient atterri contre les dalles de pierres. Elle espérait qu'elles prendraient feu et alluma une de ses allumettes, l'approchant délicatement du foyer. Une fine fumée apparut, dansant faiblement, puis une flamme, d'abord timide, puis vorace, commença à se repaître du bois.

La chaleur montra enfin un peu de présence, faisant soupirer de soulagement Valentine. Elle pouvait au moins trouver un peu de réconfort dans cette sensation agréable. Le crépitement régulier mettant un peu de son et de vie à l'endroit. La rouquine resta près du feu, accroupie et un peu plus détendue. Cela lui faisait un bien fou. Chose étrange sachant qu'elle n'avait pas subit d'épreuves épuisantes et n'avait rencontré personne... hormis cette silhouette à la fenêtre. Un rideau avait-il volé devant l'ouverture pour lui faire une farce ? Ou était-ce l'âme de quelqu'un qui guettait les promeneurs égarés ? Elle n'avait pas bien vu, elle ne savait même pas s'il s'agissait d'un homme ou d'une femme... Elle ne savait même pas si c'était humain. Oui, elle devait se faire des idées, l'endroit y jouant pour beaucoup là-dedans. Pourquoi autant se tracasser pour de pareilles futilités ?!


Au bout de quelques minutes, elle finit par se redresser, à nouveau grelottante. Le feu ne parvenait plus à la réchauffer, comme si les courant d'air s'étaient faits plus rudes. Elle fit quelques pas pour se réchauffer, convaincue qu'un peu d'exercice allait pouvoir la motiver. Si seulement...
S'éloignant du foyer pour découvrir un peu plus la maison, quelque chose entra dans son champ de vision périphérique, lui faisant tourner rapidement la tête à droite. Une masse noire, entassée dans un coin de la pièce, semblait avoir été cachée là à la va vite, comme pour ne pas être découverte lors d'une visite rapide des lieux. Elle ne l'aurait probablement pas vue si elle ne s'était pas attardée. Elle s'en approcha mais stoppa net lorsqu'elle vit deux yeux dirigés vers elle.
Ce n'était pas un sac ou un tas de draps... Mais une personne recroquevillée, tremblante. Pourtant son regard ne semblait pas effrayé, au contraire, il paraissait accusateur et proche de la démence.


« Que... Que faites vous ici ?! »

« Euh... je... je suis désolée, j'ai cru qu'il n'y avait personne ici, j'ai demandé, mais personne ne m'a répondu ! Il me fallait un abri et je... »

« Pas vous, sinistre idiote ! Ceux qui sont derrière vous !! »

Valentine ressentit soudain un frisson glacial le long de son dos. De qui parlait-il ?! Elle tourna lentement la tête, ses yeux cherchant dans l'obscurité ce qu'elle n'avait pas aperçu auparavant. Mais elle n'eut pas le temps de voir ce qui venait qu'une bourrasque venue de nulle part l'attaqua. Elle était froide et désagréable... et suivie de rires d'outres-tombes. Sur le coup de la surprise, elle poussa un cri aigu et regarda autour d'elle, cherchant l'auteur de ces rires, mais cela semblait venir de partout.
Désespérée, elle regarda vers l'homme qui s'était relevé et cette fois-ci, l'observait avec haine.


« Vous les avez attirés... Nous allons mourir à cause de vous ! »

« Mais enfin qu'est-ce qui se passe ici ?! Qui êtes-vous ? »

« Cela n'a plus aucune importance... nous sommes condamnés... Puissiez-vous les repaître le temps que je fuie. Adieu ! »

Il se précipita alors vers la porte et s'enfuit à vive allure à l'extérieur, plongeant dans les ténèbres de la rue et la laissant seule avec ces rires qui s'intensifiaient de plus en plus, lui donnant l'impression qu'ils cherchaient à la rendre folle. Mais elle tenait bon, elle ne comprenait pas, elle était outrée par ce que venait de lui dire cet homme, à ce désintérêt pour elle alors qu'ils étaient dans le même bateau. Serrant les poings avec hargne, elle prit une profonde inspiration et finit par s'adresser aux voix.

« Arrêtez ça !! Montrez-vous, je ne vous crains pas !! »

Les rires s'intensifièrent, s'accélérèrent et semblèrent sur le point de lui casser les tympans lorsque soudain, le silence revint brutalement, telle une claque imprévue, déstabilisant profondément Valentine, trouvant le son de sa respiration agressif et trop fort. Étaient-ils partis ?!
Elle se força à maintenir son souffle tendant l'oreille, mais ce fut bien inutile, la réponse à sa provocation ne se faisant plus attendre. Un murmure lui répondit, d'une voix rauque et particulièrement proche de son oreille.


« En es-tu sûre ? »

Il se tenait derrière elle.
Sous la pression, elle s'élança droit devant elle, mais la sensation glaciale d'un vent d'hiver la traversa, la devançant et partant par la porte avec un nouveau rire. Il n'avait plus rien de moqueur, il semblait... sadique et affreusement cruel.
La jeune femme s'arrêta sur le seuil de la porte, tentant de comprendre ce qui se passait, mais un cri de terreur, un sifflement vif et des bruits de gargouillement l'en empêchèrent. Il s'était passé quelque chose... Juste sous ses yeux, mais l'obscurité l'avait empêchée de le voir.
Elle devait en avoir le cœur net...

D'un pas lent, elle s'avança dans la petite allée qui conduisait à la maison et bientôt, deux silhouettes se détachèrent des limbes. La plus grande tenait l'autre d'une main ferme, et de l'autre quelque chose... Qui s'avérait être un poignard ensanglanté. Elle reconnut l'homme qui avait fuit, s'accrochant désespérément à sa gorge. Un liquide sombre s'échappait rapidement de ses doigts... Et les gargouillis provenaient de sa gorge ouverte. Il était en train de mourir sous ses yeux. Mais elle était incapable de bouger, dévisageant l'assassin. Celui-ci semblait plutôt jeune et robuste, mais son visage était dissimulé sous une capuche et de longues mèches dorées que le sang de sa victime teintait de pourpre. Sa longue veste noire le laissait disparaître dans les ténèbres alentours. Il ne semblait éprouver aucune émotion devant la vie qui s'éteignait sous ses yeux par sa faute. Seul son sourire mortel ne quittait pas ses lèvres. Il finit par lâcher sa prise et laissa l'homme s'écrouler au sol en bougeant grotesquement dans de derniers spasmes de vie. Le lâche tourna la tête vers Valentine et lui jeta un regard effrayant, comme s'il cherchait à lui faire du mal par la pensée. Cela l'épouvanta. Pouvait-on vraiment reprocher à quelqu'un sa mort au point de n'avoir pour dernière pensée qu'une haine farouche pour celui qui n'a même pas levé une arme contre lui ?!

Dans un léger bruit de tissu, la silhouette toujours debout, se tourna vers elle, dévoilant quelque chose qui bloqua la respiration de la jeune femme. Ses yeux... Malgré l'obscurité, la capuche noire et les mèches ensanglantées, les deux pupilles de l'homme brillaient, telles deux billes bleues, la scrutant en silence. Pourquoi ne l'attaquait-il pas, elle qui ne parvenait plus à bouger, tremblant de tout son corps ? Le sourire de l'homme s'estompa alors et il commença à marcher vers elle, couteau en main. Allait-il lui réserver le même sort ?! Elle devait fuir au plus vite, il se rapprochait beaucoup trop d'elle... L'odeur du sang l'écœurait, tout devenait insupportable.
Lorsqu'il ne fut plus qu'à quelques pas d'elle, il pencha légèrement la tête sur le côté, ses yeux sans vie luisant, la détaillant. Puis ses lèvres s'élargirent dans un rictus. Il allait plonger sur elle, elle le savait ! Par réflexe, elle recula d'un pas... Et se rendit alors compte qu'elle pouvait à nouveau bouger. Au moment même où il sautait sur elle, la main tendue vers elle pour l'agripper, elle l'esquiva en prenant ses jambes à son cou, fuyant dans la rue. Qu'importe les ténèbres, elle devait partir de ce village maudit !

Elle courut le plus vite qu'elle le pouvait, entendant des bruits sourds sur le sol derrière elle. Il la suivait, la rattrapait. Combien de temps lui restait-il avant qu'il ne la rattrape ? Pourquoi avait-elle eu autant envie de se rendre dans cet endroit ? Son instinct l'avait pourtant toujours protégée des lieux dangereux comme celui-là alors... Pourquoi ?!
La rouquine accéléra la cadence, le souffle court. Elle ne savait même pas où elle allait, où elle se dirigeait... Jusqu'à ce qu'un mur entre dans son champ de vision un peu trop rapidement. Elle ne réagit pas assez vite pour l'esquiver et ne parvint qu'à freiner juste à temps pour ne pas foncer dedans brutalement. Mais en se protégeant du choc, elle s'égratigna les avant bras, la faisant pousser un petit cri de douleur. Sa peau la brûlait désagréablement, tout comme ses poumons à court d'air. Il fallait qu'elle continue ! Longeant le mur en trottinant, elle passa sa main sur une porte. Une autre maison. Il était idiot de penser qu'elle allait pouvoir s'y cacher alors qu'il était capable d'être immatériel. Pourtant elle pénétra à l'intérieur sans réfléchir outre mesure et referma derrière elle, attrapant ce qui semblait être un petit buffet et le plaçant derrière l'ouverture pour la bloquer.

Allait-il fracasser le bois ? Ou se glisser tel un courant d'air pour la surprendre par derrière. Par soucis de vérifier ses dires, elle se retourna brusquement, tentant de distinguer quelque chose qui n'aurait pas dû se trouver là. Mais rien... Tout était silencieux et calme. Il ne tentait pas d'entrer ?
Valentine se calma légèrement et s'avança dans le couloir pour atteindre une ouverture conduisant à une salle en ruine, où des meubles en morceaux gisaient au sol. Une fenêtre aux vitres poussiéreuses servait de seule source de lumière, si on pouvait appeler ça de la lumière. Elle s'en approcha, cherchant à voir si l'homme était resté dehors. Lentement, discrètement, elle se pencha pour tenter de le voir.

Mais ce fut lui qui l'observa en premier.
Son visage apparut soudain derrière la vitre, n'étant qu'à quelques centimètres seulement d'elle, la regardant avec son regard dément, terrifiant.
Cette apparition soudaine fit crier la pauvre journaliste qui, en amorçant un geste de défense, recula et tomba à la renverse dans les débris, s'écorchant le mollet.
Il l'avait vue, continuait à la regarder à travers cette fenêtre, comme s'il attendait qu'elle lui ouvre. Non, quelle horreur, jamais elle n'aurait pu faire une chose pareille ! Pourquoi n'essayait il pas d'entrer tout seul ? Il affichait un air énervé, regardant partout autour de lui comme s'il cherchait un moyen d'entrer... Il... ne pouvait vraiment pas venir ?!
Il recula et disparut à nouveau dans les limbes, la laissant seule avec elle-même, angoissée et affreusement seule. Qu'allait-elle devenir...

Avec difficulté, elle finit par se relever et osa à nouveau regarder à l'extérieur, mais elle ne voyait plus rien, il s'était évaporé. Où était-il passé ?!
Elle refusait de l'attendre et finit par se convaincre d'aller visiter la maison à la recherche de quelque chose qui pourrait lui prodiguer un peu de lumière. Si elle attendait que la nuit passe, peut-être pourrait elle alors fuir d'ici sans trop de problème.
Elle retourna dans le couloir et chercha une lampe à huile ou même une bougie. Par chance, elle en trouva une dans l'ancienne cuisine de cette maison. Elle s'empressa de l'allumer et parvint à reprendre un peu de courage. Elle avait beau ne pas être une de ces personnes à flancher d'un rien, sa santé mentale avait été beaucoup éprouvée, elle devait faire le point et se reposer, à l'abri.



Petit musique d'ambiance 2/2

Elle ne trouva rien d'anormal au rez-de-chaussée, si ce n'était d'autres pièces remplies de vieilleries couvertes de poussières. Il ne lui restait que l'étage. Un peu plus rassurée, elle grimpa avec attention sur les marches qui craquaient sous ses pas, semblant désapprouver le poids de quelqu'un après de nombreuses années d'inactivité.
Lorsqu'elle arriva en haut, elle retint son souffle, tendant l'oreille. Pourquoi avait-elle l'impression que quelque chose l'observait à nouveau ? L'homme était parvenu à entrer ?! Non, il l'aurait déjà attaquée, forcément. Alors... quoi ?

Elle resta immobile cherchant l'origine de cette sensation désagréable. Sur une table, en face d'elle, se trouvaient de magnifiques poupées de porcelaine. Des personnes de bonne famille avaient vécu dans ces lieux ? Elles semblaient avoir coûté cher à leur époque, à présent, elles étaient poussiéreuses et usées par le temps. Elle s'en approcha et les observa avec un petit pincement au cœur. Pourquoi tout le monde avait fuit ce village sans même prendre le temps de récupérer leurs affaires ? Valentine ne saisissait pas et secoua la tête.
Détournant son attention des jouets, elle prit une direction quelconque et continua son exploration, cherchant toujours un endroit pas trop détruit pour se reposer. Sa jambe et ses bras la picotaient désagréablement et elle voulait pouvoir s'en occuper tranquillement.

Elle entra dans une pièce qui semblait être une chambre à coucher d'enfant. Là aussi, elle aperçut quelques vieilles poupées et jouets d'époque. Mais un fin courant d'air faisait bouger les rideaux, animant l'endroit d'une façon qui ne la rassurait guère. Elle préféra ressortir et continuer. Après d'autres recherches, ce fut au tour de la chambre des parents, plus simple, plus calme. Elle paraissait plus à même de convenir. La journaliste esquissa un léger sourire et regarda dans la garde-robe si elle ne pouvait pas trouver des tissus pas trop abîmés pour servir de pansement. En s'avançant à l'intérieur, la fine lumière qui lui prodiguait sa bougie lui fit découvrir une main.

Elle sursauta, se retenant de crier avec peine. L'homme à la veste noire était revenu ! Il allait s'en prendre à elle, la massacrer sans pitié comme il avait fait avec l'autre et... et... pourquoi la silhouette restait-elle immobile ? Levant craintivement le bras pour mieux éclairer, elle se rendit vite compte qu'elle avait pris peur pour rien: Il ne s'agissait que de mannequins en résine sur lesquels étaient posés de magnifiques ensembles et robes chics. Enfermés ainsi dans cette pièce, ils n'avaient pas subit l'œuvre du temps et semblaient encore en bon état. Il devait y avoir quatre mannequins, des silhouettes féminines, installées dans des positions élégantes et sensuelles. Valentine fut bien surprise de constater que l'on en faisait à l'époque. Elles semblaient si humaines... Leur visage... c'était comme si toute imperfection avait été enlevée pour ne laisser que la beauté.

Alors qu'elle était à sa contemplation, un bruit se fit un peu plus loin, sourd et lent, s'approchant dans le couloir. Par réflexe, elle souffla sur sa bougie et recula parmi les mannequins, se glissant dans l'ombre et devenant parfaitement immobile derrière l'une de ces femmes de résines. Le son continuait d'avancer dans sa direction, péniblement. Cela ressemblait à un glissement contre le sol. Quelque chose rampait vers elle...

Lorsque la porte du garde robe bougea légèrement, la rouquine cessa de respirer et ferma les yeux, priant intérieurement pour que cette chose fasse demi-tour, ne la voie pas. Elle semblait distinguer des petits claquements clairs, comme si on jouait avec un pantin de bois. Mais elle refusait de regarder. Ça continuait à se rapprocher, lentement... Puis le silence. Plus rien ne bougeait, ne se manifestait. Pourquoi ? Que se passait-il ? Où était l'auteur de ces bruits ?! Avait-il fait demi-tour ?
Elle devait ouvrir les yeux pour le savoir, bouger, respirer, se remettre à vivre, mais elle était tétanisée, craignant pour sa vie.

Puis comme si son cœur s'arrêtait soudain de battre, elle ressentit une violente douleur à la poitrine, son esprit ne parvenant pas à supporter ce que soudain ses oreilles entendaient.
Sans prévenir, une voix d'enfant, semblant résonner dans toute la pièce s'exclama haut et fort, juste en face d'elle.


« Nous t'avons trouvée !!! »

Puis des rires d'enfants survinrent, suivis d'une course dans la pièce. Mais il n'y avait pas qu'une seule personne. Elle entendait plein de pas, la voix n'était en écho que parce qu'il y avait eu plusieurs êtres. Refusant d'ouvrir les yeux, Valentine s'accroupit et posa ses mains de chaque côté de sa tête, se protégeant de ce son qui l'épouvantait, la martyrisait. Elle sentait le sol trembler sous leur course, quelque chose la frôlant de temps à autres jusqu'à ce qu'elle craque.

« LAISSEZ-MOI TRANQUILLE !! »

Cela fonctionna, provoquant un silence abrupte, et les pas s'éloignèrent, comme pour prendre la fuite. Puis plus rien, plus aucune présence. Tremblante, elle retira lentement ses mains et ouvrit enfin les yeux. L'obscurité n'était toujours pas partie, mais pouvait-on vraiment le lui reprocher ? Elle ramassa la bougie tombée à côté d'elle et la ralluma maladroitement. Finalement, elle préférait tenter sa chance à l'extérieur, l'homme à la veste n'était rien comparé à ça. Voilà pourquoi il n'avait pas pu entrer ? Cette demeure était déjà possédée par autre chose ?
Elle se redressa lentement, sur ses gardes, et sortit de la pièce, découvrant un lit complètement défait, et dont les draps avaient été saccagés. Elle devait partir d'ici au plus vite, ses nerfs allaient lâcher.
Avec la plus grande prudence, elle regagna le couloir, découvrant des traces de pas miniatures, ainsi qu'une longue trace. Quelque chose était bel et bien venue en rampant. Mais où était partit tout le petit groupe ? Elle ne voulait pas le savoir et espérait ne pas le découvrir. Repassant devant la chambre d'enfant, elle entraperçut à nouveau le rideau et un déclic se fit soudain dans son esprit. Elle était dans la maison où elle avait distingué l'étrange silhouette... C'était de pire en pire.

Elle devait quitter cet endroit au plus vite. Quelle erreur, pourquoi s'être cachée dans cette maison au lieu de continuer sa route. Elle était endurante et rapide, elle aurait pu semer son poursuivant.
Quelle idiote !!
Arrivant aux escaliers, elle ne chercha même pas à regarder autour d'elle. Sa descente dans les marches allait la trahir, mais elle s'en fichait. La porte d'entrée n'était qu'à quelques pas, elle avait le temps d'y accéder et de retirer le meuble avant que le groupe ne lui saute dessus.
Elle s'y engagea, sentant le bois crier sous la brutalité de ses pas, mais elle devait le faire, quitte à prendre le risque que cela cède.

Un mouvement se fit en haut, l'avertissant du danger. Valentine ne se retourna pas, accélérant la descente en sautant les dernières marches. Sa jambe n'approuva pas le choc de la réception, mais elle n'en tint pas compte, les bruits se rapprochant.
La porte n'était plus qu'à quelques mètres d'elle lorsqu'une silhouette se plaça soudainement devant elle. Hélas elle réagit trop tard et la percuta, sentant alors des mains lui agripper les épaules. Elle voulait crier, appeler à l'aide, mais l'individu qui la tenait se mit à parler, employant alors un ton rassurant.


« Est-ce que vous allez bien ?! Reprenez votre calme, tout va bien se passer, je suis là ! »

La journaliste resta médusée, levant la tête vers lui. Il s'agissait d'un homme au visage plutôt jeune et au regard parfaitement ordinaire. Il était normal, avec sa redingote grise et ses longs cheveux attachés en queue de cheval. Il l'observait avec un air inquiet. Que faisait-il ici ?
Elle se reprit rapidement, se dégageant de sa prise et fit quelques pas vers la porte.


« Il faut partir d'ici, c'est dangereux, je suis poursuivie ! Vite, il faut... »

Elle s'immobilisa lorsqu'elle s'aperçut que le bruit à l'étage avait cessé. Pourquoi ? En était-il la cause ? Elle posa son regard vers le jeune homme qui continuait à l'observer, fronçant les sourcils en voyant dans quelle direction elle se rendait. Il secoua la tête et s'approcha d'elle, tendant la main vers elle, d'un geste courtois et poli.

« Vous ne serez pas en sécurité dehors, un assassin rôde, il aura vite fait de nous trouver. Venez avec moi, je sais où ils ne pourront pas nous trouver. Faites-moi confiance, je connais bien cet endroit. »

Avait-elle vraiment le choix ? Son cœur balançait. Elle ne savait pas si elle pouvait se permettre de lui faire confiance. Mais il avait raison, l'homme au manteau noir errait encore à l'extérieur, pouvait-elle espérer sortir sans qu'il ne l'attende juste devant la porte ? Elle aurait voulu avoir plus de temps pour réfléchir, mais les marches se mirent à craquer, la convainquant d'agir, même si ce fut lui qui décida à sa place. Il lui attrapa le poignet et l’entraîna derrière lui dans une pièce qu'elle n'avait pas vue. Il ouvrit une porte qui menait vers un sous-sol où un escalier en pierres blanches les attendait. Elle n'avait pas envie d'y aller, mais il semblait si sûr de lui.
Il referma la porte et l'emmena en bas, dévoilant un couloir de dalles, beaucoup plus propre et récent. Elle avait l'impression de ne plus être au village.
Il la lâcha enfin et alluma une lampe à huile posée sur une alcôve. L'endroit était clair et déjà éclairé, ce qui rassura la jeune femme.


« Je me suis installé ici depuis un petit moment déjà. J'étudie l'endroit et la tranquillité des lieux me permet de concevoir mes œuvres sans crainte d'être dérangé... Je suis artiste à mes heures perdues. Ne vous en faites pas, aucun esprit ne s'approche s'il n'est pas invité en ces lieux. Détendez-vous, suivez-moi. »

Il lui fit un charmant sourire et s'avança, se dirigea vers une salle à sa gauche et lui fit signe de s'approcher. Elle s'avança, et découvrit une salle de repos avec un grand canapé et un buffet où on pouvait apercevoir de la nourriture et des bouteilles. Depuis combien de temps résidait-il ici ?
Elle n'osa pas poser la question et s'installa à l'endroit que lui indiqua l'homme. Il se pencha pour regarder sa blessure à la jambe et sourit avec soulagement.


« Ah, ce n'est qu'une petite égratignure, ça se répare vite. »

« Vous voulez dire... Soigner, non ? »

« Hum ? Oh oui, évidemment, veuillez m'excuser, une déformation professionnelle. »

« Dans quel art êtes vous ? »

« … Le textile, la peinture, le modélisme... plein de chose en fait, je touche à tout. »

Il lui sourit et se redressa, allant vers le meuble où il prépara un verre qu'il lui apporta.

« Buvez, cela vous requinquera, vous avez dû en voir de toutes les couleurs. »

Elle le remercia et observa le liquide transparent. De quoi cela pouvait-il s'agir. Elle n'osa pas renifler le contenu de peur de vexer son sauver et but une gorgée, sentant un goût de pomme lui brûler la gorge. De la liqueur. Elle n'aimait pas cela, mais peut-être que cela allait lui redonner un peu de courage. Elle se sentait si fatiguée. Sa vision se faisait floue, elle somnolait. Posant son verre elle tenta de rester assise.

« Reposez vous un peu, nous parlerons lorsque vous aurez un peu dormit. »

Il avait raison, elle ne tenait plus debout. L'écoutant sagement, elle s'allongea dans le canapé et se laissa aller dans les songes, ses yeux se refermant doucement sur la silhouette immobile de l'homme qui la regardait s'endormir.
Elle se sentait bien, à l'abri.

Lorsqu'elle reprit connaissance, elle était seule dans la pièce. Il faisait un peu plus sombre et sa tête lui tournait. Où était-il ?
Valentine se redressa lentement et tenta de se mettre debout, avec difficulté. Elle n'aimait pas être seule, elle avait peur.
Avec précaution, elle sortit dans le couloir et continua, se rendant dans la pièce adjacente. A l'intérieur se trouvaient des bouquins de toutes sortes, dont les couvertures sombres l'empêchaient de distinguer les titres. Elle y renonça et repartit à la recherche de l'homme. À la salle suivante, elle découvrit ce qui devait être un atelier. Des habits de toutes sortes, faits avec le plus grand soin, attendaient qu'on les portent. Ils ressemblaient à ceux qu'elle avait vu dans la chambre. Par ailleurs, alors qu'elle observait l'endroit avec attention, elle aperçut des ombres humaines, installées dans des vitrines. Encore des mannequins. Il en fabriquait également ? Là encore les femmes étaient magnifiques et très bien représentées. Elles lui donnaient néanmoins des frissons, aussi préféra-t-elle regagner le couloir, se dirigeant vers la dernière salle. Avant même d'ouvrir la porte, elle entendit la voix de l'homme, semblant parler à quelqu'un. A qui donc ?
Elle ouvrit la porte et entra à l'intérieur, observant les lieux. Un frisson désagréable l'envahit alors qu'elle le découvrit, entouré d'une trentaine de poupées à peu près. Il était seul et tourna soudain la tête vers elle, surpris de la voir ici. Son regard n'avait plus rien d'amical, il était même... agacé. Il lui tourna alors le dos et se mit à parler tout seul.


« On dirait que le somnifère n'a pas assez agi sur elle, n'est-ce pas ? Enfin peu importe. Qu'en dites vous, n'est-elle pas ravissante, mes chéris ? »

« Je ne comprend pas... A qui parlez vous ?! »

« Quoi, que dites vous ? Oui vous avez raison, elle serait parfaite dans ma galerie... Alors empressons de la travailler, la coudre et l'empailler pour qu'elle devienne une poupée aussi ravissante que vous... J'ai déjà la tenue idéale. »

Valentine pâlit soudainement. Elle avait été bête. Et elle se rendait à présent compte de son erreur. Cette maison était envahie de poupées... et ces mannequins trop réels... Elle était tombée dans un piège et venait de rencontrer l'auteur de ces atrocités.
La tête lui tournait toujours, mais à présent, elle savait qui elle devait vraiment fuir.
Elle recula, prise de vertige. L'homme se retourna et l'observa avec un sourire de dément, un couteau à la main. Il se mit à rire et s'approcha d'elle. Elle devait fuir !
Faisant volte face, elle commença à s'avancer vers le couloir mais la porte se ferma brutalement sous ses yeux. Des poupées, debout, mouvantes, lui bloquaient maintenant l'accès, riant comme celles à l'étage. Prise au piège... Non impossible, cela ne se pouvait pas !!
La rouquine se tourna alors vers l'homme, juste en face d'elle, n'ayant que quelques centimètres de distance avec elle. Il souriait à pleines dents, terrifiant. Elle voulut le raisonner, lui dire quelque chose, mais une douleur atroce surgit au niveau de son ventre.


« Bienvenue chez les damnés, Valentine... »

_________________


Voir le profil de l'utilisateur
Invité
Invité
avatar


MessageSujet: Joyeux Halloween, Horace ~   Sam 9 Nov - 3:17


Le monde était plein de mystères et d'événements inexpliqués, qui survenaient soudainement dans la routine d'une vie normale. Face à ces bouleversements qui contredisaient tout ce en quoi on croyait, on réagissait toujours de deux manières. La peur. Puis la fascination. La curiosité alors engendrée finissait par nous pousser dans de malheureux incidents qu'on aurait très bien pu éviter en temps normal. Mais si la terreur nous dictait d'oublier, de fermer les yeux sur ces sombres énigmes et de faire demi-tour, comme si on avait été envoûté, l'attraction était la plus forte. Et on se jetait bien souvent dans la gueule du loup.

Horace avait toujours trouvé ces gens incroyablement idiots. Inconscients. Voire littéralement suicidaires. Leurs réactions relevaient du mystère pour lui. Comment pouvait-on être attiré par ce qui nous effrayait ? Vampires, Succubes et autres monstres de sa connaissance réussissaient merveilleusement bien ce sortilège. Et la bêtise humaine faisait le reste du travail.

Le mécanicien avait toujours pensé être différent depuis sa mésaventure avec les expériences de son père. Il avait changé et était devenu plus raisonnable. Il tentait sans cesse d'éviter les ennuis quand il les sentait venir. Ou du moins, c'était le cas... Jusqu'à aujourd'hui.

Un mystère avait bel et bien frappé à sa porte quelques jours plus tôt. Ce qui l'avait accompagné n'avait été qu'inexplicables phénomènes. Et voilà que la curiosité le tenaillait désormais, l'incitait à aller mener l'enquête. Tout simplement pour comprendre. Car c'était la seule chose qui lui manquait. La compréhension. Quelque part, il se demandait ce qui le poussait tant à vouloir découvrir la réalité qui se cachait derrière ce petit incident. Sans doute était-ce parce qu'il se retrouvait lui-même au cœur d'un curieux manège.

Tout avait commencé avec un colis. Et surtout, avec le message qui l'accompagnait.

Tournant et retournant le papier jauni entre ses mains, l'air songeur, le mécanicien regarda de plus près les lettres qui entachaient la surface uniforme de l'enveloppe. Les mots avaient été grossièrement tracés. Les traits étaient épais et ronds. Comme si la main d'un enfant avait tenu la plume au moment de les inscrire. Constatation qui ne l'étonnait pas le moins du monde, quand il songeait au message qu'elle transportait.

Il n'avait même pas besoin de sortir la feuille de l'enveloppe. Horace avait tant parcouru les quelques lignes qu'elle contenait ces derniers temps qu'il lui suffisait de fermer les yeux pour s'en souvenir.

« Bonjour Monsieur,

Ma boîte à musique s'est cassée. Pouvez-vous me la réparer, s'il-vous-plait ?
 »

Le texte était suivi d'un gribouillis maladroit faisant office de signature, dans laquelle il pouvait distinguer la lettre M, puis d'une adresse. Rien de plus. Rien de moins. Mais pour la requête qu'il avait reçue, c'était amplement suffisant.

La fameuse boîte à musique, il l'avait réparée. Ç'avait été un jeu d'enfant. Quelques rouages à graisser, une ou deux pièces à remettre droite ou à remplacer, et le tour était joué. Il avait retourné le colis à l'envoyeur le jour même et pensait en être définitivement débarrassé.

Sauf que, le lendemain, le colis était revenu. Pas parce que le service de poste était défectueux, non. Sinon, il l'aurait renvoyé et l'histoire se serait arrêtée là.

Le problème, c'est qu'il était revenu dans le même état que la veille. La même lettre l'accompagnant. La même boîte à musique cassée, exactement dans le même état qu'elle était arrivée la veille.

Malgré son air intrigué et toutes ses interrogations, le mécanicien avait accompli son travail de nouveau... Et voilà que le jour suivant, la même histoire recommençait. S'il n'y avait pas eu au fil du temps des missions différentes au sein du Cabaret, Horace aurait cru devenir fou, à revivre sans cesse les mêmes choses. Comme s'il était resté bloqué au 7 novembre. Mais visiblement, le problème ne venait pas de lui. Non. L'origine de ces événements inexpliqués ne pouvait provenir que du coffret et de son expéditeur.

Et la décision lui était aussitôt venue. Il avait pris l'initiative de se rendre à l'adresse où il était sensé renvoyer la boîte à musique... Et d'élucider le mystère par lui-même. Comme ça. Sur un coup de tête.

Mais malgré ses recherches, il n'avait trouvé aucune trace du village dont il était question. Quand Horace parlait de Larkfield, les gens l'observaient avec surprise et lui répondaient qu'il n'y avait jamais eu de village portant ce nom dans la région... Jusqu'à ce qu'un homme le renvoie à un autre bourg de campagne. Chanteloup. C'était désormais sa destination.


Un soubresaut de la charrette força le garçon à sortir des méandres de ses pensées pour revenir à la réalité. Le décor avait incroyablement changé depuis la dernière fois qu'il y avait fait attention. Finis les champs et les espaces dégagés de la campagne. Il était maintenant la proie d'une forêt extrêmement dense. La petite carriole circulait sur un sentier rocailleux au milieu d'arbres immenses et resserrés, ce qui ralentissait leur parcours et le rendait plus mouvementé.

Le ciel bien chargé baissait grandement la luminosité ambiante ; la nuit semblait sur le point de tomber, alors qu'ils étaient en plein après-midi. Et il y avait ce vent, qui soufflait fort dans les branches et venait fouetter son visage.

Horace avait la sensation d'être oppressé par les forces de la nature. Entre ces végétaux qui semblaient être tous identiques et parfaitement copiés collés les uns à côté des autres, entre les nuages épais et incroyablement bas qui donnaient l'air au ciel de se rapprocher d'eux... Il se sentait désormais à l'étroit, presque pris au piège et incapable de faire demi-tour.

Il avait l'impression de se rendre à un village au milieu de nulle part, et qu'il ne pourrait pas quitter de si-tôt. Comme si Chanteloup était un point de non retour.

Comme si l'ambiance globale des lieux n'était pas assez angoissante, un fin brouillard commençait à se lever, atténuant les couleurs déjà trop sombre. C'est à peine s'il y voyait, au-delà de la charrette et du cheval qui la tirait.

Tentant de percer la brume de son regard, Horace se focalisa sur les arbres qui l'entouraient. Mais c'était peine perdue. Il ne distinguait pratiquement pas les ombres de le végétation qui se trouvait autour. Alors s'il espérait apercevoir autre chose, il était bien naïf.

Et pourtant, entre deux arbres, il l'avait vu. Une fraction de seconde peut-être. Un mouvement vif et rapide, ponctué par un regard et un sourire. Une silhouette enfantine, qui avait posé ses yeux sur lui, avant de se sauver en riant.

Le temps de cligner les yeux, et l'apparition avait disparue tout comme l'écho du rire. Lui faisant aussitôt croire qu'il avait rêvé. De toute façon, au milieu du brouillard et de la pénombre, il n'aurait jamais pu distinguer aussi nettement un être humain. L'hallucination venait forcément de lui-même. Ce devait être cette boîte à musique qui le préoccupait trop, jusqu'à lui donner des visions inexpliquées. Ou l'atmosphère du lieu, qui avait du lui jouer des tours.

« Vous êtes arrivé, jeune homme ! »

La charrette s'arrêta aussitôt, comme pour donner plus de réalité à ces paroles qui, après un long moment d'absence, perçaient enfin le silence. Remerciant d'un signe de tête le paysan, Horace glissa hors de la charrette pour poser ses pieds au sol. Le vent glacial qui soufflait déjà sur les environs le fit frissonner, et il s'engouffra sans plus attendre dans le petit village de Chanteloup.

Les cahutes en grosse pierre et en bois eurent l'effet d'un coupe vent, mais ne limitèrent pas l'impression de froid qui le poussait à accélérer. Sur son chemin, il voyait les habitants fermer les fenêtres ou les rideaux après l'avoir suivi des yeux un moment. Ces réactions avaient un petit quelque chose d'inquiétant, renforcé par l'aspect lugubre du bourg. Pas un lampadaire ne venait l'éclairer pour lui donner un air plus chaleureux. Et l'absence d'animation dans les rues lui faisaient l'impression d'être un intrus. Il n'y avait véritablement pas un chat dehors. Seul le bruit du vent s'engouffrant dans les allées et dans les branches venait percer le silence régnant. Même les oiseaux avaient préféré se taire pour se terrer dans leur nid.

De quoi lui donner la chair de poule.

Pourtant, comme pour apporter un peu de chaleur dans ce monde fade et sans lumière, comme pour contredire la première conclusion d'Horace sur cette bourgade perdue, il finit par entendre des voix. Quand il déboucha sur une petite place ronde au centre de laquelle trônait une pompe à eau, la vue se joignit à l'ouïe. Finalement, le hameau n'était pas aussi vide qu'il n'y semblait. Quelques résidents avaient quitté leur logis pour se rassembler et converser sous le porche d'une maison.

Il n'en fallut pas plus à Horace. Ni une ni deux, il s'approcha rapidement d'eux, sautillant légèrement pour se donner plus chaud, et entama la conversation. Parce qu'on lui avait dit que c'était à Chanteloup, auprès de ses habitants, qu'il trouverait réponse à ces questions. Qu'il saurait où était situé l'endroit qu'il cherchait.

« Excusez-moi, messieurs dames, je recherche le village de Larkfield. On m'a dit que... »

Mais quelque chose l'arrêta net dans sa phrase. Au seul nom du village, les visages des occupants avaient changés, se figeant dans l'horreur et l'épouvante. Cette simple réaction lui avait coupé le souffle. Le mécanicien ignorait quoi dire... Ignorait même la raison d'un tel changement d'expression. Ils s'étaient définitivement tus. Plus rien ne bougeait. Et les yeux exorbités restaient fixés sur lui. Comme si une toile représentant l'apocalypse venait de se tirer devant lui.

« Euh... »

Perdant complètement son assurance, le garçon avait oublié le sens de ses propos. Mais la simple hésitation qu'il avait marquée suffit à faire bouger ses interlocuteurs, mettant aussitôt fin au profond malaise qu'il ressentait. Jusqu'à ce qu'il comprenne le sens des mots des villageois. Des mots, presque soufflés dans la panique et l'effroi.

« N'y allez surtout pas ! »
« Ce village n'existe plus... »
« Oubliez-le ! »

Une réaction totalement irrationnelle qui eut tôt fait de perdre un peu plus Horace dans les méandres de l'incompréhension. Ce village n'existait plus. Alors pourquoi avait-il reçu un colis qui en provenait ? Il ne devait surtout pas y aller... Mais quelque part, au fond de lui, il en avait besoin !

Tiraillé entre la profonde envie de savoir et la crainte engendrée par de telles attitudes, le mécanicien finit par éprouver le désir de se justifier. D'expliquer à ces inconnus ce qui l'avait conduit jusqu'ici. Et pourquoi il avait cette nécessité absolue de s'y rendre.

« Ce village existe ! Quelqu'un m'a envoyé un colis de là-bas ! »

« Seigneur ! Pauvre garçon... »

Horace reporta aussitôt son regard sur la femme qui, désormais, l'observait d'un air désolé. Un regard qui prouvait qu'elle en savait beaucoup plus qu'elle ne voulait en dire. Renforçant le mystère qui entourait la boîte à musique. Et sa soif de vérité.

Soudain, une main s'abattit sur son épaule, le faisant violemment sursauter. Il se retourna aussitôt pour finalement faire face à un véritable colosse. L'homme devait au moins le dominer de deux têtes. Sa barbe abondante et ses cheveux décoiffés, accompagnés de son manteau en fourrure, lui donnaient un air bestial. Sous ses épais sourcils, de petits yeux le toisaient fixement. Ce fut une voix rauque qui s'échappa des lèvres de l'individu.

« Viens avec moi. »

Mais même si ses propos laissaient imaginer que le machiniste avait le choix, le geste le démentit aussitôt. Resserrant la poigne sur son épaule, l'inconnu l'attira à l'écart des autres villageois –qui reprirent leur discussion dans un murmure affolé–, puis dans une ruelle avenante. Finalement, il le poussa pour le mettre dos au mur et lui fit face, le dominant de sa stature imposante.

« Vous êtes vraiment inconscient, jeune homme, pour vouloir vous rendre dans ce village maudit. »

Horace rendit son regard au colosse, mais ne pipa mot.

« Personne ne s'en approche. Et vous savez pourquoi ? »

La réponse, il la connaissait. Avant même qu'il ne la prononce. Parce qu'il avait vu le regard de ces gens. Parce qu'il avait compris à ce moment même. Et pourtant...

« Parce qu'ils en ont peur. »

Et pourtant, se l'entendre dire ne changeait rien. Il voulait toujours s'y rendre. Il voulait en avoir le cœur net.

« Mais je suppose que je ne pourrais pas vous faire changer d'avis, n'est-ce pas ? »

Le garçon fit non de la tête.

« Cela m'aurait étonné. C'est à chaque fois la même chose, à cette période de l'année... »

« Hein ? Comment ça ? »

La surprise avait précédé les mots. Puis ce fut le tour de l'inquiétude.

« Il en vient régulièrement, des gens comme vous. Des gens appelés par le village. J'espère juste pour vous que, cette fois, ce sera différent. »

Il y eut un moment de silence. Silence pendant lequel Horace se demanda ce qu'il avait vraiment voulu dire. Puis l'homme lui tendit ce qu'il tenait depuis le début dans son autre main : une lampe à huile.

« Tenez, vous en aurez besoin. Je vais vous montrer le chemin qui conduit à Larkfield. »


Quelques minutes plus tard, le mécanicien s'engouffrait dans un étroit passage au milieu des branches, entendant à peine le « bon courage » que lui souffla l'inconnu. Il y voyait à peine, malgré la source de lumière qu'il gardait devant lui pour éclairer le chemin. Les arbres étaient trop denses, trop rapprochés.

Le vent qui soufflait semblait porter les voix des défunts jusqu'à ses oreilles. Ce n'était plus seulement un murmure, mais de multiples hurlements. Des mises en garde qui lui criaient de faire demi-tour, de ne pas continuer plus loin. Et alors qu'il se protégeait le visage de son bras pour s'épargner des feuilles qui volaient droit sur lui, il ne vit pas ce qu'il aurait du voir. La fin du chemin. Le petit ravin qui l'attendait juste devant.

Ce fut les yeux fermés que son pied dérapa et qu'il dégringola la pente avant de perdre connaissance.


***

Quand il reprit conscience et ouvrit les yeux, Horace faisait face à un dôme complètement noir. La nuit était déjà tombée, le plongeant dans l'obscurité la plus totale. Et il n'avait plus aucune lumière.

Se redressant aussitôt, sur le qui-vive, il balaya la pénombre du regard. Mais tout ce qu'il put distinguer fut les silhouettes inquiétantes de quelques bâtiments en face de lui. Il était arrivé à un village. Et un petit quelque chose lui disait qu'il s'agissait de Larkfield. Ce bourg que les habitants de Chanteloup avaient déclaré maudit. Ce même hameau qu'on lui avait recommandé d'éviter.

Il l'avait trouvé.

Cherchant à tâtons la lampe à huile qu'il se souvenait avoir perdue dans sa chute, il finit par chance par la trouver, gisant au sol non loin de lui. Quelques secondes supplémentaires, et il parvint à la rallumer, se plongeant aussitôt dans un petit halo de lumière. La flamme vive qui dansait devant son visage eut tôt fait de le calmer. De le rassurer. Il reprit peu à peu ses esprits.

Dirigeant l'éclat du flambeau devant lui, il tenta d'éclairer un peu plus le décor qui l'entourait. Et c'est alors qu'il se rendit compte de l'état lugubre et abandonné du lieu. Les bâtisses qu'il avait cru distinguer dans l'ombre étaient délabrées. Parcourues de fissures ou à moitié effondrées, elles donnaient au paysage un aspect de désolation. Le point de non retour au milieu de nulle part, Horace venait bel et bien de le trouver.

Respirant un bon coup pour se redonner du courage, le garçon finit par se relever complètement et s'approcher de la pancarte à moitié moisie qui annonçait le nom du hameau. Même si les lettres étaient effacées et recouvertes de mousse, il n'avait aucun doute sur ce qu'elles étaient sensées annoncer. Alors, sans hésiter un seul instant de plus, il fit face à l'inquiétant bourg et s'engouffra à l'intérieur en gardant les yeux fixés droits devant lui.

Il parcourut un long moment les ruelles désolées à la recherche de l'Impasse des Trois Corbeaux. Impasse au fond de laquelle il était sensé trouver la maison de son jeune correspondant. Puis, comme pour répondre à toutes ses attentes, il finit par découvrir l'écriteau recouvert de lierre qui l'indiquait. Il n'y avait plus qu'à trouver le numéro 9, désormais. Chose qu'il fit aussitôt, remontant l'étroite allée d'une allure pressante...

Jusqu'à faire face à la fameuse maison.

Elle se tenait là, devant lui, le dominant de toute sa hauteur. Sous le ciel noir, sans étoiles ni lune, elle semblait menaçante. La pierre noircie qui façonnait ses murs. Les fenêtres brisées qui donnaient sur le vide. Et le toit sombre qui formait un angle très aigu au sommet. Même la cheminée biscornue avait un air inquiétant. C'était à se demander comment quelqu'un pouvait vivre encore là-dedans.

Des bruits de pas précipités le firent se retourner brutalement en direction de l'intersection qu'il avait quittée peu de temps auparavant. Juste à temps pour voir une masse rousse disparaître derrière une bâtisse en ruine, suivie de près par une silhouette encapuchonnée. Un violent frisson lui remonta le long de la nuque des suites de cette vision. De mauvais souvenirs lui venaient désormais en mémoire. Lui faisant réaliser à quel point la situation pouvait être semblable à une expérience qu'il avait déjà vécue auparavant. Dans une maison abandonnée. Dans un quartier malfamé de Paris.

Mais au moins, il savait qu'il n'était pas seul, dans ce village isolé. Et qu'il devait rester sur ses gardes.

Tendant l'oreille à présent, il s'assura de ne plus rien entendre pour tourner le dos à cette nouvelle apparition en toute sécurité et continuer sa route, pour cette fois-ci pénétrer dans la maison. Même s'il doutait cruellement d'y croiser âme qui vive.

Il marqua une pause devant la porte à moitié sortie de ses gonds. Par politesse et par précaution, il donna deux rapides coups contre le bois moisi. Mais une telle chose était inutile. A chaque fois, la porte grinça et s'ouvrit un peu plus. Alors, la poussant doucement tout en avançant dans la pénombre de l'entrée, la lampe éclairant chacun de ses pas, il osa demander, d'une voix qui lui sembla être beaucoup trop forte, dans le silence pesant qui l’entourait depuis son arrivée.

« Y a quelqu'un ? »

Comme prévu, il ne reçut aucune réponse. Alors, il avança un peu plus, se risquant dans la bâtisse sans même un regard en arrière. A chaque nouvelle avancée, la lumière semblait un peu plus opaque, le halo se rétrécissait. La flamme vacillait.

Puis, il y eut comme un bruit de souffle. Tout proche. Venant de son côté. Et la lampe s'éteignit.

L'instant d'après, elle lui était arrachée des mains.

Et un léger rire enfantin accompagna les pas précipités qui s'éloignaient de lui.

Horace resta un moment figé dans la stupeur et l'effroi. Il n'avait rien vu. Strictement rien. Pas une silhouette, pas un mouvement. Tout était arrivé comme par magie. Comme si un fantôme avait soudain surgi de nulle part... Ou s'était trouvé là dès son entrée et le suivait même peut-être depuis le départ.

Mais maintenant, il était aveugle. Dans le noir complet. Incapable de distinguer quoique ce soit. Si enfant il y avait face à lui, il ne l'avait pas vu. Et il ne risquait pas non plus de le voir maintenant.

Il ne pouvait plus se fier qu'à son instinct et son ouïe. Retenant son souffle autant que possible, il guetta le moindre bruit. Tendant ses mains sur les côtés, il tenta de trouver la présence rassurante d'un mur contre lequel se plaquer. Pour avoir enfin un repère. Et ne pas se croire dans le néant.


Au moment où ses doigts rencontraient la surface granuleuse d'une peinture abîmée, il y eut une nouvelle manifestation dans la bâtisse. Un chant enfantin. Une comptine fredonnée par une douce voix de petite fille. Mais même s'il n'en comprenait pas parfaitement le sens, il ressentait le côté inquiétant de cette mélodie. L’enchaînement de notes n'avait rien de joyeux. Rien de triste non plus. C'était plutôt quelque chose de menaçant.

La chanson n'était constituée que de deux couplets, mais l'enfant semblait les répéter inlassablement. Comme pour l'appeler. L'inciter à la rejoindre. Mais s'il s'était montré inconscient et téméraire jusqu'à présent, sa véritable nature et son instinct de survie le pétrifièrent sur place. Surtout quand il comprit enfin la signification des paroles, et les trois derniers mots : « We all die. » Ses jambes semblaient prêtes à lui faire faire demi-tour.

Même s'il faisait noir. Même s'il était aveugle.

Horace jeta un rapide coup d’œil derrière lui, comme pour se préparer à l'effort qu'il allait accomplir. Mais s'il avait laissé la porte ouverte, il ne la distinguait plus. Il était perdu au milieu d'un long couloir, sans entrée ni sortie. Il avait été privé de tout repère dans une maison qui semblait petite, vue de l'extérieur, mais qui en réalité était immense.

La chansonnette devint sensiblement plus forte, le poussant à tourner de nouveau son regard sur l'abîme qui lui faisait face. Et, petit à petit, il vit qu'une porte s'ouvrait. Toute seule. Comme par magie. Accompagnée d'un froissement sensible. D'un grincement sinistre. Et si la lumière qui se découpait dans l'embrasure de la porte lui permettait de distinguer ce curieux phénomène, cela lui confirmait aussi autre chose : il n'y avait véritablement personne pour la pousser ou la tirer.

La maison était hantée.

Maintenant, et seulement parce qu'il le vivait, il y croyait. A tout ce que les villageois lui avaient dit. Tout était parfaitement vrai. Ce village, il aurait du l'éviter. Il aurait du écouter toutes les mises en garde pour rentrer chez lui. Pendant qu'il en était encore temps.

Mais bien sûr, c'était trop tard. Maintenant, il y avait cette porte ouverte sur de la lumière, qui l'invitait à entrer, qui semblait même se rapprocher peu à peu de lui. Maintenant, il entendait cette voix angoissante qui l'appelait.

Le couloir, derrière lui, ne donnait absolument sur rien.

Il n'avait plus le choix.

Même si son cœur battait fort, même si son esprit protestait, ses jambes se mirent en mouvement et empruntèrent le chemin qu'il aurait voulu éviter.

Lentement, pas à pas, ses yeux s'élargissant un peu plus sous la frayeur à chaque fois, il franchit la distance qui le séparait de la lumière. Au moment de passer l'encadrement, il ferma les yeux.

Et la chanson s'arrêta aussitôt.

Il n'avait fait qu'un pas dans la pièce inconnue, et il s'attendait à ce que le piège se referme sur lui à tout instant. Pourtant, rien ne vint. Pas un bruit. Pas un choc. Alors, il risqua un coup d’œil, avant de les ouvrir en grand sous la surprise.

Tout semblait lui jouer des tours, ce jour-là. Où était donc passé le côté inquiétant des événements passés ? Ce qu'il voyait désormais semblait tellement normal en comparaison de ce qui avait précédé. Il se trouvait désormais dans un salon en parfait état. Joliment décoré même. Un feu chaleureux brûlait dans l'âtre, le réchauffant malgré la distance, et une petite fille était assise juste devant, un ours en peluche sur les genoux. Elle l'observait avec surprise, ses yeux bleus le fixant sans gène. Une myriade de boucles d'or venaient couler sur ses épaules et sa nuque.

Il n'y avait absolument rien d'inquiétant dans ce spectacle. Et pourtant, les récentes péripéties avaient poussé Horace à se méfier. A rester sur ses gardes, malgré l'air inoffensif du poupon. Même si, la surprise passée, elle lui souriait à pleines dents. Même si elle lui dit, d'un ton chaleureux :

« Bonsoir Monsieur ! »

Le mécanicien s'entendit répondre sans même y avoir pensé.

« Tu es perdu ? »

La soudaineté de la question le prit au dépourvu, d'autant qu'elle mettait en plein dans le mille. Au final, il ne savait plus s'il était au bon endroit. Ni ce qu'il était venu faire exactement dans ce bourg qui semblait décidé à le rendre fou.

Puis il se souvint de la boîte à musique. Et ses idées redevinrent plus claires.

« Oui. Euh... Je cherche quelqu'un à vrai dire. Quelqu'un qui m'aurait envoyé une boîte à musique. »

D'un coup, l'enfant lâcha son ours en peluche et bondit sur ses jambes pour foncer droit sur lui. Elle s'arrêta à quelques centimètres et, levant ses mirettes azurées vers lui, demanda avec enthousiasme.

« Tu l'as réparée ?! »

« Bien sûr, mais... »

« Super ! »

Et ce fut l'explosion de joie. La voilà qui attendait avec hâte, sautillant sur place avec bonheur. Comprenant que par cette simple réaction, elle voulait simplement qu'il la lui rende, le garçon mit la main dans son sac et en sortit l'objet tant convoité.

La petite s'en saisit avec délicatesse. Attrapant la clé qui pendait autour de son cou, elle l’inséra dans une petite serrure et tourna plusieurs fois. Puis, elle souleva le couvercle et écouta un instant l'étrange mélopée qui s'en échappa.


Le jeune homme l'observa un moment sans bouger. Puis, l'envie de quitter cet endroit l'envahit de nouveau. Il esquissa un pas en arrière et se sentit obligé de préciser :

« Bon, bah, maintenant que tu as récupéré ton jouet, je vais te laisser et m'en aller. »

Le poupon leva aussitôt une moue attristée dans sa direction.

« Hein ? Tu pars déjà ? Reste un peu, s'il-te-plait ! Joue avec moi ! »

Le caprice, il l'avait senti venir. Et même si la bouille de l'enfant avait de quoi en convaincre plus d'un, lui se sentait fatigué et rêvait de se rendre en territoire connu au plus vite. Il s'apprêtait à refuser, quand elle ajouta :

« Juste un jeu ! Et après, tu pourras partir. »

Alors il céda. Acquiesçant simplement, comme si prononcer les mots étaient un trop gros sacrifice, il finit par capituler. Puis, comme la petite n'ajoutait rien et se contentait de lui offrir un sourire victorieux, il se sentit obligé de demander :

« Tu veux jouer à quoi ? »

« A cache-cache ! Et c'est toi qui compte. »

La réponse avait fusé à une telle vitesse qu'il savait qu'elle avait bien été préparée à l'avance. Cela le fit presque sourire, et il abdiqua une dernière fois.

« D'accord, je compte. Allez, file te cacher. »

« Jusqu'à vingt, et pas de tricherie ! »

Finalement, il finissait par se prendre au jeu. L'insouciance de la petite et la chaleur ambiante avaient un petit quelque chose qui le séduisait. Qui l’enivrait. Alors, se plaçant face contre le mur, il commença à compter haut et fort.

« Un... Deux... Trois... »

Il entendit des bruits de pas s'éloigner dans le couloir.

« Quatre... Cinq... Six... Sept... »

Les escaliers grincèrent, du bas vers l'étage.

« Huit... Neuf... Dix... Onze... Douze... »

Quelques bruits de pas retentirent au plafond.

« Treize... Quatorze... Quinze... Seize... Dix-Sept... »

Puis le silence.

« Dix-Huit. Dix-Neuf... Vingt ! J'arrive ! »

Il savait déjà où se rendre. Mais l'idée de repasser par le couloir le fit hésiter un moment. Pourtant, en s'approchant de la porte, il se rendit compte que cette partie de la maison aussi avait changé. Que le couloir était redevenu normal et lumineux. Que les escaliers étaient recouverts de moquette. Et que ce qu'il voyait de l'étage était tout aussi éclairé. Alors, il monta les escaliers un par un, laissant retomber sa méfiance pour se concentrer sur ses recherches.

Un rapide coup d’œil dans les meubles du couloir, et il savait qu'elle s'était cachée dans une des chambres.

Il ouvrit la première porte sans même frapper. Voulant obtenir une réaction, le garçon affirma même : « Je sais que tu es là ! » Mais le silence lui répondit. Alors, il s'avança un peu plus dans la pièce et se lança dans ses explorations à la recherche d'une petite frimousse blonde.

Cette chambre, ce devait être la sienne. Toute de rose décorée, pleine de peluches en tous genres, c'était comme une évidence. Il ne pouvait en être autrement. C'était l'antre d'une fillette de huit ans.

Mais alors qu'il allait jeter un œil sous le bureau, un petit détail attira son attention. Un carnet, qui jurait véritablement avec le reste de la pièce. Alors que l'ensemble de la décoration semblait relativement récente, datant de son époque à coup sûr, lui semblait tout droit venu du passé. Jauni, rapiécé, ses bords étaient mêmes pliés et ses coins émiettés.

Et sa curiosité s'en retrouva frappée. Il ne put pas résister à la tentation.

Lentement, il s'assit sur la chaise en bois qui lui faisait face et souleva la couverture pour poser ses yeux sur la première page, où seulement quelques mots étaient inscrits.

« Journal intime de Marisa – 1564 »

Son regard se figea sur la date un moment. Et il y eut un déclic dans son cerveau. Le prénom de la petite ne commençait-il pas par un M ?

« Tu n'aurais jamais du regarder dedans. »

Le ton inquiétant et soudain de ces paroles le poussèrent à faire volte-face. L'enfant se trouvait au pas de la porte. Et si auparavant, elle s'était montré attachante et chaleureuse, elle avait tout perdu de ces traits avenants. Ses cheveux étaient emmêlés et sales. Sa robe déchirée et noircie. Ses pieds et ses mains semblaient comme recouverts de boue. Mais le pire était son regard terrifiant.

Désormais, il n'y avait plus aucun doute. C'était elle. Marisa. Et elle avait vécu en 1564. Autrement dit, elle était morte depuis longtemps.

Horace se leva d'un coup de la chaise et commença à reculer d'un air horrifié. Comme pour répondre à son mouvement, l'esprit avança lentement dans sa direction. Mais ses pas avaient perdu toute leur fluidité. Ils étaient saccadés. Presque désarticulés. Comme si la petite fille de chair qu'il avait rencontrée était devenu un pantin chimérique.

Et à chaque pas qu'elle faisait, le décor se mettait à changer. Les couleurs fanaient littéralement, brunissant lentement. Le papier peint se décollait avec un bruit de tissu qu'on froisse et qu'on déchire. La peinture formait des cloques. Les meubles s'affaissaient, s'effondraient contre le sol. La lumière vacillait. Même le parquet devenait plus foncé et délabré.

C'était dans une maison abandonnée qu'il était rentré. La logique reprenait son cours. Car depuis le départ, la bâtisse qu'il arpentait était en ruine.

Et soudain, son dos rencontra le mur. Il était bloqué. Avec la silhouette spectrale qui se rapprochait dangereusement de lui.

« Tu n'es pas réelle. Tu n'existe plus ! »

Horace aurait voulu dire ces paroles avec plus d'assurance. Il aurait souhaité que ces simples mots aient plus de pouvoir et forcent l'apparition à disparaître. A le laisser tranquille. Pour qu'il puisse survivre et rentrer chez lui. Mais là n'étaient que vains espoirs. La réalité, il l'avait en face de lui. Il n'hallucinait pas. Il le vivait autant qu'il respirait ou sentait son cœur battre. Et il ne pouvait y échapper.

Et puis, il y eut ce murmure, tandis que l'esprit s'arrêtait à un pas de lui. Tandis qu'une main irréelle se tendait dans sa direction pour attraper sa veste et l'emprisonner définitivement dans une étreinte.

« Toi non plus, tu n'existes pas vraiment. Regarde, tu n'as pas d'ombre... »

Le plancher craqua soudain et se déroba sous ses pieds. Comme en réponse à ses espoirs. Une fois encore, Horace chuta, échappant de peu au contact froid de la main d'une morte. Et son dos toucha le sol dans un choc violent. Le faisant sombrer de nouveau dans l'inconscience.


***

Le garçon se réveilla en sursaut. Se redressant vivement, sous la panique, ses yeux balayèrent les environs à la recherche d'un spectre. Mais il n'y avait rien aux alentours. Plus surprenant encore, il était toujours au milieu de la forêt. En bas d'un petit ravin. Et face à lui, il n'y avait pas de village. Juste les arbres qui se reproduisaient à l'identique.

Venait-il tout juste de rêver ?

Ses mains inconsciemment se plaquèrent sur sa sacoche, où le contact de la boîte à musique était absent, chose encore plus étrange. Comme pour se rassurer davantage, il se mit à la fouiller... Sans trouver trace du mystérieux coffret. Il avait mystérieusement disparu.

Mais d'un autre côté, cela voulait dire qu'il n'avait plus rien à faire ici. Qu'il pouvait rebrousser chemin et quitter cet endroit au plus vite. Alors, il récupéra la lampe à huile qui n'avait pas quitté son côté et, guidé par sa lumière, il remonta le ravin et parcourut le chemin boisé en sens inverse.

Si savoir que tout n'avait été qu'un rêve complètement flippant et délirant le rassurait un peu, l'atmosphère oppressante du songe ne l'avait toujours pas quitté. Il marchait d'un pas précipité. Jetait des coups d’œil réguliers en arrière. S'attendant à tout instant à voir surgir le fantôme d'une petite fille morte depuis plus de trois cents ans.

Et pourtant, il déboucha sur le village de Chanteloup sans encombre. Et s’octroya même un moment de pause, envahi par le soulagement et le sentiment de libération. Il eut presque envie de rire, tant il était heureux d'être enfin sorti de ces bois maudits.

Rêve ou pas, il avait vraiment eu la peur de sa vie.

Quelqu'un s'approcha par la droite, lui faisant aussitôt tourner la tête. La silhouette imposante mais familière qu'il reconnut aussitôt le rasséréna. Ce n'était autre que le barbu qui l'avait guidé plus tôt dans la journée.

« Vous voilà enfin, je commençais à m'inquiéter. »

Horace était presque heureux de le revoir désormais. Voulant partager ce qu'il avait vécu, il entama, d'un ton quelque peu pressé par sa frayeur passée :

« Si vous saviez ce qui m'est arrivé ! »

« Vous avez rendu sa boîte à musique à Marisa, n'est-ce pas ? »

Son cœur eut un raté. Son sourire retombant, le garçon observa l'inconnu avec angoisse. Quand lui avait-il parlé de boîte à musique ? Comment connaissait-il ce nom ?

Il s'apprêtait à poser la question quand il y eut un bruissement de feuilles derrière lui. Lentement, il tourna la tête vers les bois, et son regard croisa deux iris bleus sous une chevelure blonde qui l'observaient. Il y eut un rire léger, puis le poupon disparu, repartant d'où il était venu... Et ne laissant derrière lui qu'une sourde terreur.

Ce n'était pas fini. Ça ne faisait que commencer.
Edward White
l Dans l'ombre du loup l BIG BOSS l
avatar

Messages : 1764
Date d'inscription : 21/12/2010
Localisation : Glande derrière son bureau au lieu de faire sa paperasse.

MessageSujet: Re: Explications et récits d'épouvantes ~   Sam 9 Nov - 17:16

Quelques mots avant le début de votre lecture o/

Il faut simplement savoir que le récit se passe plusieurs années avant l'ouverture du Lost Paradise et que, bien qu'il soit écrit à la première personne, il n'est pas raconté par Edward. Et je n'en dirais pas plus.

Comme c'est assez long et qu'il y a beaucoup de personnages, j'ai renoncé aux couleurs dans les dialogues pour ne pas transformer le texte en arc-en-ciel, mais normalement, c'est suffisamment clair pour qu'il n'y ait pas d'erreur possible.

Et sachant qu'il n'est pas toujours évident de lire les longs écrits sur la toile, vous pouvez, si vous le souhaitez, récupérer le texte au format PDF en cliquant  ici.

Bonne lecture à tous, j'espère que ça vous plaira !



    Il y a quelques années, je profitais de trois semaines de vacances et réservais un voyage pour retourner voir ma famille en France. Si le temps nous le permettait, le départ d'Alexandrie devait avoir lieu le 14 juin, pour une traversée de plusieurs jours, sans escale, en direction de Marseille.

    Tout s'annonçait pour le mieux. Il était prévu de quitter le port vers dix-sept heures, et il m'avait été permis de déposer mes bagages la veille pour plus de confort. J'avais profité de l'occasion pour prendre connaissance des lieux qui se divisaient en plusieurs étages, comportant chacun des cabines sommaires au plafond bas, et dont l'unique vue sur l'extérieur se résumait à un petit hublot rond impossible à ouvrir. L'une des chambres, laissée ouverte, attira mon attention plus que d'ordinaire. Je notais la présence d'une grande caisse oblongue dans son compartiment déjà exigu. Pourquoi diable s'encombrer d'un pareil objet lorsque l'on pouvait le mettre en fond de cale ? Un coup d'œil à la porte, et je notai le numéro et le nom de son propriétaire, un certain M. White, bien décidé à satisfaire ma curiosité et surtout mon imagination, toujours bercée des récits de momies propres à l'Égypte que nous quittions.

    Le jour du départ, l'excitation de ma jeunesse m'avait poussé à rejoindre le port avec une avance confortable. Aussi j'arrivai tôt devant La Victoire, une embarcation motorisée tout à fait honorable, assistant avec joie au ballet des moussaillons dans la préparation de notre traversée. Je fus étonné des égards qu'ils apportaient à la coque. Deux d'entre eux brossaient avec soin le nom de baptême du bateau, tracé avec un jeu de caractères des plus élégants dans une belle patine blanche qui contrastait à merveille avec le noir goudron du navire, tandis que leurs camarades s'affairaient sur le pont.

    L'heure de l'embarquement approchait à grand pas, et l’effervescence sur le navire se calma lentement, chaque marin ayant pris son poste dans l'attente des voyageurs. Je voulus monter, mais un éclat de voix retint mon attention, me poussant à détourner mon regard du navire pour lui préférer un étrange quatuor en proie à une vive discussion.

    « Est-il possible de traiter l'être humain avec tant de mépris ? Votre domestique n'a fait que son travail, le rouer de coup ne sert à rien !
    - Lâchez donc ma canne ! Il me semble que nous pouvons disposer comme nous le souhaitons de nos nègres, alors gardez pour vous vos élans humanistes ! »

    À ces mots, le plus jeune, mais aussi le plus grand du groupe arracha sa canne au petit bourgeois qui lui tenait tête et la brisa d'un coup net sur son genou, avant de la jeter avec mépris à ses pieds. Près d'eux se tenait un jeune homme à la peau noire, vêtu comme un valet, qui s’empressait de ramasser le linge échappé d'une imposante valise sous les hurlements d'une femme sèche. Ses traits, autant que ses piaillements, n'étaient pas sans rappeler ceux d'une perruche constipée, tenant miraculeusement debout malgré les rivières de bijoux qui ornaient son corps décharné. Un bref silence s'imposa entre eux, tandis que le visage du riche mari voyait ses babines de bulldog se retrousser de colère, prémices d'une explosion imminente :

    « Jamais on ne m'a traité avec plus de mépris ! Sachez que vous en répondrez ! Et toi ! Dépêche toi, impotent ! Un singe se débrouillerait mieux que toi ! »

    Il entraîna sa femme et montèrent sur le pont du navire, le visage levé si haut de mépris qu'ils devaient en effrayer les mouettes. Ils furent rapidement rejoints par leur domestique peinant à gravir le tréteau, plié sous le poids de leurs nombreux bagages. Je rejoignis le gentleman, dont le regard, aux iris étonnement dépareillés, n'avait pas quitté le couple fortuné. C'est avec les manières les plus douce qui soient que je m'aventurai à le saluer :

    « Monsieur, lançai-je poliment, laissez moi féliciter votre geste. Il est bien rare de trouver des hommes avec pareil discours en ces terres.
    - Je vous en remercie. Il est agréable d'apprendre que le voyage ne se fera pas uniquement en compagnie de tels rustres. Edward White, enchanté. »

    Il me tendit sa main, que je serrai avec joie avant de me présenter à mon tour, ravis d'avoir identifié si rapidement le propriétaire de la curieuse caisse. J'allais, cependant, devoir remettre mes questions à plus tard, car un autre des passagers venait d'arriver sur le quai, abandonnant une exclamation de surprise telle, que nous fûmes obligés de le remarquer.
    Il s'était figé à quelques mètres de nous, maintenant fébrilement sa valise crispée entre ses doigts, tandis que nous suivîmes instinctivement son regard jusqu'au pont du navire. C'est là que nous aperçûmes une jeune femme vêtue d'une élégante robe blanche. On ne voyait que son dos, mais il était si joliment dessiné qu'il y avait fort à parier qu'elle était des plus ravissantes. Il était bien difficile de la quitter des yeux, mais il fallut s'y résoudre lorsqu'elle disparue en descendant aux cabines. Quant-à notre jeune ami, il avait bombé le torse à en faire sauter les boutons de son costume et il s'embarqua en toute hâte, sans un regard pour nous et si concentré qu'il semblait avoir pris dix ans.

    « Nous ferions bien de suivre son exemple », me souffla White.

    J'acquiesçai et nous montâmes à bord de La Victoire, aidant par la même occasion une vieille femme dont la tenue n'avait rien à envier aux pièces-montées, à porter ses valises et son petit chien récalcitrant à bord. Je n'avais jamais vu un animal si têtu. Il refusait de passer le tréteau menant sur le pont, et lorsqu'Edward le souleva, il se mit à aboyer sans interruption en proie à un étrange mouvement de panique. Cela ne se calma pas, même une fois sur le navire, mais étrangement sa propriétaire, Mme Perrine Rupert, n'en fut pas dérangée le moins du monde, bien au contraire. Sous notre regard des plus perplexes, elle entama une conversation en langue à demi canine avec son compagnon à quatre pattes, dont les jappements ne firent que doubler.
    Nous supportâmes encore le minuscule cabot jusqu'à la cabine numéro seize, compartiment de l'octogénaire, située juste au dessous de celui de mon compagnon de route ; chose qui ne l'enchantait visiblement pas.

    « Voilà une bonne chose de faite, déclarai-je dans un soupire. Je crois que je vais attendre le départ depuis le bastingage, je fréquenterai bien assez ce clapier à lapin durant les heures à venir.
    - C'est certain, j'ai pour ma part quelque chose à vérifier, je vous rejoindrais sans doute plus tard. Peut-être autour d'un verre ?
    - Volontiers ! »

    Je l'abandonnai là, et remontai respirer l'air marin, croisant sur ma route un solide gaillard portant l'uniforme militaire, pipe au bec, et d'épais favoris jaunis par le tabac. Je le saluai, mais il ne trouva pas utile de me rendre la pareille, s'enfonçant dans l'entre-pont avec un air incroyablement hautain et grommelant pour lui seul. La cohabitation ne s'annonçait pas sous les meilleurs hospices, fort heureusement les autres passagers que je rencontrai semblaient bien plus enclin à la discussion.

    La Victoire appareilla à l'heure, et après une manœuvre délicate, le navire quitta le port pour s'enfoncer dans la mer Méditerranée. Je restai un moment sur la proue, observant tour à tour l'horizon et les passants. J'espérais revoir la jeune femme aperçu plus tôt, mais il n'en fut rien, bien que j'appris par l'intermédiaire d'un mousse, que la concernée était une habituée du voyage. Il était environ dix-neuf heures lorsqu'on vint me prévenir que le dîner allait être servi. Je m'y rendis volontiers, l'air marin ayant creusé mon appétit, puis m'installai à une petite table avec le menu du jour. Un verre de vin me fut versé, et c'est avec plaisir que je vis Edward me rejoindre pour ce souper.

    « Me croyez-vous si je vous affirme que mon voisin de chien n'a pas cessé d'aboyer jusqu'alors ? Comment une si petite chose peut-elle faire autant de bruit ! Marmonna-t-il en tirant sa chaise.
    - Mon pauvre ami. Espérons qu'il soit plus calme cette nuit, où je plains votre sommeil.
    - Fasse qu'on vous entende ou je ne donne pas cher de sa peau… »

    Le menu étant unique, nous fûmes rapidement servis, et je ne pus retenir un éclat de rire devant la grimace de mon vis-à-vis lorsqu'une assiette de légumes fut déposée sous son nez. Je mangeais tout de même de bon appétit, apprenant au cours de la discussion qu'il avait dans l'idée de faire affaire à Paris. C'était un homme charmant, bien qu'assez impressionnant de par sa grande taille, et son ironie acerbe n'était pas déplaisante à écouter.
    Un retardataire rejoignit la salle, la place manquant un peu, nous l'invitâmes à se joindre à nous.
    C'était le jeune dandy vu sur le quai. Il s'assit en nous remerciant, mais son regard parcourrait inlassablement la pièce, sans prêter attention, ni à notre conversation, ni à son repas. Il daigna à peine nous délivrer son nom : Auguste Dupin.

    « Au risque de me tromper, je dirais que vous recherchez la jeune femme à la robe blanche M. Dupin, hasarda Edward en reposant ses couverts.
    - C… Comment le savez-vous ? Répondit le concerné, à présent tout à notre écoute.
    - C'est une simple déduction. Elle est absente et compte tenu de l'émoi dans lequel sa vue vous a mis un peu plus tôt…
    - L'émoi ? Fichtre, cela se voit-il à ce point ? Hoqueta le jeune homme en essuyant ses joues rougies.
    - Allons, ne vous en faites pas, le rassurai-je. Je crois qu'une si belle femme ne pouvait décemment pas passer inaperçu. Il est cependant dommage qu'elle n'ait pas osé se joindre à nous pour le repas, mais peut-être a-t-elle préféré le prendre au calme dans sa cabine. »

    Un lourd soupire souleva les frêles épaules d'Auguste et il acquiesça lentement, se résignant visiblement à ne pas pouvoir parler à la belle durant la soirée. Nous restâmes à discuter un moment, et il n'y eut pas d'incidents notables bien que je soupçonnai la conversation du bulldog bourgeois de concerner notre tablée, car son emportement était tel qu'il s'exprimait la bouche pleine. Je notais aussi l’absence de mon soldat malpoli et l'étrange commande de deux plat par Mme Rupert, dont je supposais que l'une des assiettes serait laissée à son chien.
    Edward nous abandonna peu avant vingt heures. Prétextant une forte fatigue et un léger mal de mer, il préféra aller se coucher. Je tentai de l'en dissuader, l'invitant à assister au coucher du soleil en notre compagnie, mais il refusa poliment et s'en alla.
    Je restai seul avec Dupin, discutant de nos passions respectives, lorsqu'il fut l'heure de rejoindre le royaume de Morphée. En sortant sur le pont, je remarquais la pleine lune qui éclairait si fortement l'océan que nulle lumière nous fut nécessaire pour retrouver notre chemin. Elle me permit même de distinguer le militaire vu un peu plus tôt, une sacoche sous le bras. À nouveau je le saluai, mais je reçus un grognement pour seule réponse. Nous dormions tous deux dans des compartiments différents, éclatés sur les divers entre-ponts, aussi nous nous quittâmes pour rejoindre nos couches. En m'installant, je fixais un instant mon plafond, me rappelant brutalement mon oubli au sujet de la caisse. Je me fis la promesse de questionner Edward dès le lendemain en espérant que son mal lui serait passé, et je m'endormis, bercé par la houle.

    Je me levai aux alentours de neuf heures et montai sur le pont où le vent du large me fouetta allègrement le visage pour finir de m'éveiller. J'y fus désagréablement accueilli, remarquant le manège d'un groupe de matelot, s'amusant à me fixer avec insistance avant de rapidement détourner le regard lorsque j'allais les surprendre. Je vérifiai rapidement ma mise, craignant de m'être habillé trop vite, mais tout été en ordre et les moussaillons en avaient profiter pour filer, en essayant d'imiter je ne sais quel animal par des « ouhouh » tout à fait ridicules.
    Je me promis de tirer cette histoire au clair, mais en attendant je me rendis dans la salle de restauration où je commandais un petit café, avant d'attaquer la lecture d'un roman d'Edgar Allan Poe, acheté la veille, spécialement pour l'occasion. Ce fut ma principale activité lors de cette matinée, je l'entrecoupais de promenades régulières. Je croisais d'ailleurs Mme Rupert, fort contrariée par la disparition de Nestor. D'abord inquiet en pensant qu'il s'agissait d'un passager, je dus retenir un sourire lorsque je compris qu'il s'agissait de son chien. Le pauvre animal avait certainement profité de l'inattention de sa maitresse pour se dégourdir les pattes, et je ne le comprenais que trop bien. Je poursuivis mon errance à bord jusqu'à ce que sonne l'heure du déjeuner. Edward ne se montra pas et seul Dupin me tint compagnie pour le repas. Il semblait étonnement nerveux, et je soupçonnai son cœur de ne pas l'avoir assez laissé dormir. Il s'était installé bien avant moi, sans doute dans l'espoir d'apercevoir la demoiselle, sans succès apparent. Il ne m'écouta encore qu'à moitié, sursautant dès qu'une porte s'ouvrait, le regard rempli d'espoir et à chaque fois, il était cruellement déçu.

    « Allons, vous allez vous ruiner la santé à ce rythme ! Le voyage n'est pas terminé, vous avez du temps devant vous, tentai-je en appliquant une tape amicale sur son épaule.
    - Vous avez certainement raison, soufra-t-il en touillant sa purée de carotte, Mais si je n'arrivai pas à la rencontrer, je crois que j'en mourrai…
    - Ne dites pas de sottises ! Répliquai-je avec fermeté. Avez-vous seulement essayé de questionner l'équipage ? Je discutai avec l'un d'eux hier soir et ils semblent bien la connaître. Vous pourriez peut-être apprendre son numéro de cabine et vous y rendre, par exemple.
    - Vraiment ?! Je n'y avais pas songé un seul instant. Oh mon ami, je crois que vous me sauvez ! »

    Cela lui rendit le sourire, la parole et l'appétit, si bien qu'il se resservit et insista pour me payer un bon verre de Brandy, que j'acceptai immédiatement. Nous discutâmes encore un peu, et je me risquai à lui faire part de l'étrange caisse en possession d'Edward. L'histoire sembla l’intéresser et il supposa qu'il s'agissait de quelques décorations fragiles pour ses affaires parisiennes, ce qui s'avérait fort bien pensé. Le repas terminé, il me demanda de l'accompagner dans ses recherches et cela me parut une si bonne occupation, que je m'y résolus sans mal. Ayant toujours été d'une curiosité maladive, j'en étais également venu à me questionner sur la jeune femme, et la chance fut de notre côté, car nous trouvâmes une petite équipe de marin en grande discussion sur notre sujet alors qu'ils nettoyaient la proue :

    « Je l'ai vu hier, quand on a appareillé. Pardi, elle est toujours aussi belle !
    - Pour sûr, y'a pas plus jolie que la Dame, j'pensais la voir hier soir, mais finalement j'ai pas eu cette chance.
    - Elle a toujours sa robe blanche ?
    - Toujours ! Rien n'a changé depuis le temps qu'elle monte. Elle gagne le pont, p'is descend jusqu'à sa chambre, toujours la même.
    - Excusez moi messieurs, me risquai-je poliment. Vous semblez bien connaître cette jeune femme, elle fait souvent la traversée ? »

    Ils se turent brusquement. L'un d'eux me pointa du doigt et à nouveau, je soupçonnai quelques messes basses à mon sujet. Il m'a fallut faire un effort pour ne pas les apostropher, mais heureusement l'un d'eux daigna enfin nous répondre.

    « Ouai m'sieur, tous les matelots la connaissent, c'est une habituée d'chez nous.
    - Parfait ! M'exclamai-je. Seriez vous en mesure de me fournir son numéro de cabine par hasard ? »

    Les marins se regardèrent, le sourire aux lèvres, puis haussant les épaules, le plus solide du groupe nous informa :

    « Numéro 17, sur le deuxième entre-pont. »

    Je les remerciai chaleureusement, de même que Dupin dont le visage s'était grandement éclairé. Nous nous éloignâmes et je le questionnai sur la marche à suivre. Il tenait difficilement en place et me supplia de l'accompagner jusqu'à sa cabine, craignant de ne pas avoir la force de frapper s'il était seul. J'acceptai et nous descendîmes à l'endroit indiqué. Le couloir n'étant pas très fréquenté, nous tendîmes l'oreille pour savoir si la cabine était occupée, sans succès. Finalement Dupin se résolut à frapper timidement. Rien. Il recommença, plus fort cette fois, mais toujours aucune réponse.

    « Elle est sortie, proposai-je en haussant les épaules. Elle aura profité du beau temps pour prendre l'air. Nous la trouverons sans doute sur les Hauts.
    - J'en doute sacrément. »

    C'était le soldat vu la veille, toujours sa pipe à la bouche. Il nous rejoignit, se présenta sous le titre de Colonel Sebastian Moran puis, summum de l'impolitesse, il nous serra la main sans ôter son gant, avant de pointer la cabine 17 du menton et de reprendre :

    « C'est la Dame que vous désiriez voir ? Les marins en parlent sans cesse, j'ai pas encore eu la chance de la rencontrer, et j'ai comme dans l'idée que nous ne la reverrons pas même une fois débarqué.
    - Pourquoi cela ? interrogea Dupin avec empressement.
    - Oh ça… Il faut voir avec le grand gentleman. Je l'ai vu roder ici pas plus tard qu'hier, vers vingt heures, alors qu'il couche un étage plus haut. J'ai trouvé ça bizarre et depuis, pas un mouvement.
    - M. White ? Demandai-je surpris.
    - P't'être bien oui. Vous ne pouvez pas le rater, il a les yeux vairons. Je pense que lui sait ce que votre princesse est devenue, vous devriez le questionner, nous suggéra fermement le soldat.
    - C'est bien lui, murmura Dupin, soudainement très pâle. Il est vrai que nous ne l'avons pas aperçu de la journée.
    - Allons ! Ne nous emballons pas, nous le verrons sans doute ce soir, il n'y a aucune raison de paniquer. Venez Auguste.

    J'attrapai le jeune homme par le poignet et nous remontâmes sur le pont. Il était soudainement agité et visiblement angoissé. Cela m'étonna au plus haut point, et je pris le parti de lui changer les idées en l'installant autour d'un jeu d'échec, mais aucun de nous deux ne fut capable de mener une partie correcte. Lui trop occupé à débattre du sort de la demoiselle, et moi de plus en plus agacé par le comportement des quelques mousses passant à proximité. À croire que j'étais devenu une attraction plaisante, car tous me jetaient des œillades amusées, si bien que je me résolus à les interpeler :

    « Puis-je savoir ce que vous trouvez à ma figure ? Questionnai-je brutalement.
    - Oh rien m'sieur, s'cusez nous, on ne voulait pas vous manquer de respect, me répondit un matelot.
    - Allons bon ! M'exclamai-je, hors de moi. Depuis ce matin, vous et vos camarades ne cessaient de murmurer à mon propos ! Alors dîtes moi ce que j'ai de si amusant, que je puisse en rire avec vous !
    - Calmez-vous m'sieur, me pria un marin. Vous ne nous y reprendrez plus c'est juré. On est désolé, c'était juste de l'humour de moussaillons, vous savez on s'ennuie vite alors…
    - Balivernes ! Le coupai-je fermement. Si je vous y surprends à nouveau, vos supérieurs en seront informés, je vous le garantis. »

    La petite troupe acquiesça comme un seul homme et s'éclipsa. Je retournai auprès de Dupin, qui resta stupéfait de mon emportement. Je lui en détaillai les origines, et il me donna finalement raison. Un silence lourd de nos inquiétudes respectives s’immisça entre nous, fort heureusement rapidement troublé par Mme Rupert, que nous vîmes passer armée d'une fourchette et de sa saucisse, répétant inlassablement le petit nom de son compagnon poilu. Aucun de nous ne put contenir un sourire.

    « Pauvre femme, lançai-je amusé. Le beau sexe est vraiment prêt à d'étranges facéties lorsqu'il est question de leur animal de compagnie.
    - Croyez-vous que ce soit également le cas de la demoiselle ? Questionna innocemment Dupin.

    Je soupirai, renonçant à extraire la belle inconnue de son esprit amoureux. L'heure du repas arriva enfin et sonna comme une délivrance. Il fallut que j'insiste afin d'y emmener Auguste, mais j'avais l'espoir de tirer au clair et au plus vite l'affaire de la demoiselle, en y retrouvant Edward. L'ambiance y était bien moins détendue que la veille, et si l'horizon annonçait clairement qu'une tempête se préparait, notre entrée dans la salle imposa un tel silence, que je pressentais l'arrivée d'un orage bien pire encore. Il y avait fort à parier que le Colonel Moran n'avait pas jugé nécessaire de se taire, et quelques mauvais bougres en avaient profité pour s'enflammer sur le sujet, désormais connu de tous. Auguste partagea visiblement mon avis, car il chercha à faire demi-tour, mais je le rattrapai à temps et nous nous asseyâmes comme si de rien n'était. Nous commençâmes à diner, et je priai de tout cœur pour que White nous fasse l'honneur de sa présence.
    Ce fut le cas. Il arriva avec beaucoup de retard et je fus frappé par son état de nervosité. Son visage était pâle, ses traits tirés et il semblait plus malade qu'un mourant pouvait l'être. Il s'installa avec nous, non sans s'excuser de son absence, et commanda à son tour, sans prêter attention aux chuchotements calomnieux qui emplissaient la salle.

    «Bigre, murmurai-je. Vous êtes souffrant ? Je n'ai jamais vu un mal de mer faire tant d'effet à un homme aussi robuste. Vous semblez au bord de la syncope…
    - Ce n'est rien. Ça n'y paraitra plus d'ici un ou deux jours. La nuit fut simplement plus longue que je ne l'imaginais, me répondit-il en massant lentement son front. »

    Ses paroles avaient eu un effet désastreux sur Dupin, dont les lèvres s'étaient pincées si fortement qu'elles en étaient blanchies, mais je ne me laissai pas emporter par des suppositions absurdes et préférai me concentrer sur Edward.

    « Vous me semblez pourtant bien malade. Vous devriez m'accompagner jusqu'à ma cabine, je dois avoir de quoi vous soulager un peu, insistai-je tranquillement.
    - Ce n'est pas la peine, lâcha-t-il sèchement. Cela n'y paraitra plus demain.
    - White, je crains que votre état soit sérieux, il faudrait…
    - Mais enfin, laissez moi tranquille ! Aboya-t-il si fortement, que je reculai au fond de ma chaise. »

    Tous les regards se tournèrent vers notre table. J'étais plus que perplexe, et l'état de stress de Dupin, dû certainement déteindre sur moi, car je fus incapable de retenir une nouvelle question :

    « Savez-vous où est passé la jeune femme à la robe blanche ? »

    Un silence morbide envahi la pièce, tandis qu'il levait vers moi un regard étrange.  Il fronça les sourcils et secoua lentement la tête. Je voulus lui donner plus de détails, mais Dupin fut plus prompt que moi à l'action. Il s'était brutalement relevé, envoyant sa chaise au sol, le sang lui avait monté au visage, troublant sa physionomie si tranquille par une expression proche de la frénésie. Il asséna violemment ses deux poings sur la table et s'exclama :

    « Nous savons que vous êtes partis plus tôt du dîner pour rejoindre sa cabine. Vous avez été vu à son étage alors que vous logez au-dessus ! Vous êtes son amant, c'est cela ? Avouez donc, et achevez une bonne fois pour toute mon pauvre cœur !
    - Je ne vois pas de quoi vous parlez, je ne sais même pas quel est son numéro de chambre ! Se défendit immédiatement Edward, incrédule.
    - Oh vous mentez encore !
    - Mais calmez-vous Dupin ! M'écriai-je avec inquiétude.
    - Le jeune homme dit pourtant vrai, je vous ai vu hier au second entre-pont, alors que vous résidez un étage plus haut, déclara froidement le Colonel. Admettez que c'est étonnant qu'aucun d'entre nous n'ait revu la jeune femme depuis.
    - Mais enfin, vous avez perdus la tête ! Je n'ai pas quitté ma chambre depuis hier soir, alors de quoi m'accusez-vous à la fin ?! »

    Un mutisme effrayant s'installa dans la pièce, uniquement troublé par le fracas de vagues sur la coque de La Victoire. Le souffle court, Dupin me jeta un regard désespéré, n'osant pas faire part de la terrible supposition qui nous avais à tous traversé l'esprit. J'espérais que le calme revienne, mais la sèche perruche perlée ne fut pas de cet avis :

    « Mais d'assassinat pardi ! »

    Sa voix tranchante avait fait frissonner l'assemblée. Edward était debout, comme figé. Il semblait plus mal en point encore face à cette accusation invraisemblable. Moi-même, j'avais rapidement balayé l'idée, mais force était de constater que le reste de notre entourage avait eu bien moins de scrupules. Et alimenté par une conversation des plus vivaces entre les voyageurs, le simple constat du Colonel Moran avait pris de dangereuses proportions.

    « Enfin M. White. Nous vous avons tous vu quitter le repas peu avant vingt heures hier et le Colonel Moran affirme vous avoir trouvé à un étage qui n'était pas le vôtre, alors qu'il s'apprêtait à partir de sa chambre, située au même entre-pont que celui de la disparue. De plus, mon époux et moi certifions que vous avez fait des avances à cette jeune femme, et ce à peine embarqués ! »

    Cette révélation me fit un choc, mais ce ne fut rien comparé à l'état de transe dans lequel se retrouva Dupin. Si je ne l'avais pas arrêté, il se serait indubitablement jeté à la gorge d'Edward, qui affirmait bec et ongle ne pas avoir parlé une seule seconde à la demoiselle. Une vive clameur s'éleva pourtant de la pièce et je perçu des mots si rudes que je m'empressai de prendre la parole dans l'espoir d'apaiser la psychose générale :

    « Tout cela n'est que pure spéculation ! Enfin, calmez vos ardeurs ! Il est l'heure du dîner, nous devrions aller frapper directement chez la concernée afin d'en avoir le cœur net. Tout cela n'est assurément qu'un mal entendu. »

    Un rapide tour de table, et mon idée fut approuvée. Nous prîmes donc la direction du second entre-pont accompagnés d'Edward, de Dupin, du Colonel, des deux bourgeois et d'autres voyageurs. Durant notre trajet, le suspect se pencha vers moi pour m'assurer qu'il n'était en rien mêlé à une quelconque affaire, sans toutefois prendre le temps de me répondre sur les raisons de sa présence à l'étage indiqué. Beaucoup d'éléments s'accumulaient à charge contre lui, et la suite dépendrait principalement de ce que nous trouverions dans la chambre de la jeune fille.
    Nous fûmes rapidement sur place. Je toquai une fois, deux fois, aucune réponse. J'appelai et recommençai l'exercice, mais rien, et sous les regards insistants, je me résolus à actionner la poignée. Verrouillée.

    « Si c'est fermé, c'est qu'elle est occupée et que la propriétaire s'est absentée, déclarai-je.
    - Fi ! Ne dîtes pas de sottises, on a certainement fermé depuis l'extérieur ! S'emporta Moran, qui prit ma place devant la porte. »

    Il tenta à nouveau de l'ouvrir en y mettant plus de forces, mais sans succès. Remontant alors ses manches, il donna un puissant coup d'épaule au niveau du verrou qui manqua de peu de céder.

    « Vous n'êtes pas sérieux ! M'écriai-je en essayant de m'interposer, mais Dupin me retint.
    - Laissez le faire ! »

    Au nouveau heurt, la porte céda et nous accédâmes à la chambre, accompagnés par une crise d'éternuement sonore de l'octogénaire qui, armée d'un morceau de viande, nous avait accompagné en vue de retrouver son chien. Tous nos regards se tournèrent vers elle, lui reprochant sans un mot son indiscrétion bruyante venue troubler un tel moment.
    Puis, reportant notre regard sur la pièces, nous constatâmes qu'elle était vide, mais nous fûmes frappés par son état. Le minuscule hublot éclairait faiblement l'espace, baignant la cabine d'une atmosphère d'un autre temps et d'une lumière qui nous troubla tous. Tout semblait indiquer un départ précipité, le lit n'était pas fait, quelques affaires trainaient sur le sol, mais il n'y avait aucune trace de valise, ni de la propriétaire.

    « Qu'est-ce que cela signifie ? Abandonnai-je, décontenancé.
    - Qu'avez vous fait d'elle White ! Vociféra Dupin en étreignant le concerné par le col.
    - Mais je n'en ai pas la moindre idée ! Répliqua-t-il en se défaisant de sa poigne. Je n'ai rien à voir dans cette histoire, je n'ai vu qu'une seule fois cette jeune femme et ce fut lorsque nous avons embarqué, croyez moi.
    - Alors que faisiez vous ici hier ? Interrogea le Colonel. Et pourquoi M. et Mme Bauniman admettent vous avoir vu aux côtés de la jeune fille ?
    - Parce que ce sont deux riches cupides qui refusent d'être remis à leur place, argua-t-il avec colère. Pour le reste… Je me suis certainement trompé d'étage. Je n'étais pas au mieux de ma forme en quittant le repas.
    - Alors ce ne serait qu'une coïncidence ? Nous prenez vous pour des idiots White ?
    - Bon sang, mais je n'ai rien à voir dans la disparition de cette malheureuse ! »

    Un murmure s'éleva dans le tribunal improvisé que nous formions. Les indices étaient troublants de culpabilité, cependant, tout cela prenait bien trop d'ampleur à mon goût, et je préférai calmer le jeu pour éviter une vendetta sauvage.

    « Écoutez, nous n'avons aucune idée de ce qui s'est passé ici. Nous devrions remonter dans la salle de restauration pour tenter d'éclaircir tout ça.
    - Il a raison, lâcha le Colonel Moran en allumant sa pipe. Même si ça ne m'enchante pas, il va être nécessaire de tirer tout ça au clair si l'on veut savoir où est passée la p'ite demoiselle. Allez White, passez devant que je puisse garder un œil sur vous. »

    Il saisit sans ménagement le bras du concerné et le força à se mettre en marche. Edward se dégagea d'un coup sec, fusilla l'assemblée du regard et prit seul la direction de la salle du restaurant. Nous le suivîmes d'un bon pas, mais les discussions qui s'élevaient dans nos rangs n'avaient rien de rassurant.

    « Il est effrayant… chuchota l'une des passagères.
    - Et bien assez solide pour tous nous massacrer ! Ajouta Mme Bauniman avec mépris.
    - Qu'il essaie ce diable, renchéri brutalement son époux. Le nombre fait notre force, et maintenant qu'il est démasqué, nous sommes plus puissants que lui.
    - Monsieur ! Protestai-je. Tant que sa culpabilité n'est pas prouvée, il est innocent au regard de la loi.
    - Tseuh ! Un innocent capable de briser ma canne à main nue, j'appelle cela un danger public ! Et si vous ne prenez pas garde, il réservera le même sort à votre cou ! Répliqua-t-il.
    - Comme l'assassin du quartier Madwara, souffla un voyageur.
    - Tout juste jeune homme… Mais tant que nous restons solidaire, nous ne craignons rien, rassura M. Bauniman. »

    Ses mots soulevèrent une exclamation d'effroi dans l'assemblée, mais je renonçai à leur faire entendre raison, n'étant moi même pas en mesure d'innocenter Edward. Nous arrivâmes enfin dans la grande salle, où nos assiettes attendaient toujours à leur place. La nuit était tombée et dehors, l'orage grondait. La mer de plus en plus déchainée nous enveloppait d'un vacarme pesant, oscillant entre les craquement du bateau et la force de frappe des vagues sur la coque.
    Sur la demande de Moran, Dupin repoussa une table et, après s'être saisit de l'une des chaises, il fut demandé à Edward de s'y asseoir. Ce dernier refusa catégoriquement, s'insurgeant contre nos manières, ce qui souleva une vague de suspicions chez les voyageurs

    « C'est pour mieux prendre la fuite ! Hurlait-on. Il veut se faire la malle avant qu'on ait de quoi l'faire pendre !
    - Puisque je vous dis que je n'ai pas touché à cette jeune fille ! Rétorqua White, furieux.
    - Asseyez-vous, je vous en prie Edward, incitai-je calmement. Cela apaisera tout le monde et si vous n'avez rien à vous reprocher, nous le saurons rapidement. »

    Il resta un moment indécis, mais face à la clameur générale, il obtempéra. La foule se tranquillisa un peu et le Colonel Moran envoya Dupin chercher le capitaine de La Victoire, nous expliquant par la suite qu'il était de leur devoir de le mettre au courant, l'homme ayant autorité à bord. Cela ne soulagea pas le moins du monde Edward qui se tourna vers moi, visiblement inquiet :

    « Vous voulez me juger ?! Ici ? Allons bon, le vin vous a monté à la tête. Enfin réfléchissez un peu !
    - Gardez votre salive White, coupa le militaire. Vous feriez mieux de chercher la meilleure façon de vous défendre. »

    Il tira une longue bouffée de sa pipe, alors que Dupin nous rejoignait, accompagné d'un jeune garçon aux grosses joues charnues, ayant tout juste quitté l'adolescence. Un certain malaise m'envahit lorsque je compris que notre capitaine n'était autre que ce gamin rondouillard, à la tête de gobi. L'un des passagers m'indiqua discrètement qu'il s'agissait du fils de l'armateur, et que c'était sa première traversée, ce qui ne fit qu'amplifier mes craintes. L'information arriva jusqu'aux oreilles d'Edward qui se releva brusquement :

    « C'est une plaisanterie !? Ce… gosse va faire office de juge alors qu'il traine encore dans les jupons de sa mère ? Avez-vous perdu l'esprit ?
    - C'est le capitaine, White, objecta vivement Dupin. Il est le maitre de ce navire, que cela vous plaise ou non. Vous devrez vous plier à ses ordres si vous ne voulez pas être définitivement accusé de meurtre. N'est-ce pas capitaine ?
    - De… De meurtre ? Balbutia l'interrogé. Vous… Vous en êtes sûr ?
    - C'est ce que nous allons immédiatement déterminer, lança Moran, en forçant Edward à se rasseoir. Alors, quels sont les faits ? »

    Je fus surpris de voir que tous m'observaient avec insistance. Il me fallut plusieurs secondes avant de comprendre qu'on attendait ma déclaration et c'est avec le plus de neutralité possible que je tentais d'exposer l'affaire en détail.

    « Eh bien, sauf témoignages contraires, la disparue a été vue pour la dernières fois en compagnie de M. White, peu après notre départ, par M. et Mme Bauniman, et les marins confirment qu'ils ne l'ont pas aperçu dans la soirée. Ensuite, c'est aux alentours de vingt heures que White a quitté la salle du restaurant pour rejoindre sa chambre située au premier entrepont, mais il a été vu un étage au dessous, par le colonel Moran, logeant à ce même endroit, tout comme la demoiselle manquante. White n'a semble-t-il pas quitté sa cabine de toute la journée, et ce n'est qu'à l'heure du souper qu'il nous a rejoint en fort mauvais état. C'est à ce moment là que, n'ayant toujours pas de signe de vie de la jeune fille, nous avons pris la décision d'entrer dans sa chambre. Nous la trouvâmes vidées des valises et sans trace de la propriétaire. Voilà tout.
    - Et je vous répète que je n'ai jamais parlé à cette fille, reprit Edward d'un ton sec.
    - Mais vous ne niez pas être descendu à l'entre-pont où elle loge ? Questionna Moran.
    - Bon sang… Je ne sais plus ! J'étais malade alors… Ah ! Si attendez. Ça me revient. En effet j'y suis descendu peu avant de gagner ma chambre. Il y avait du bruit, je suis allé voir si tout allait bien, mais je n'ai trouvé personne. D'ailleurs Moran, si vous étiez là, vous avez dû l'entendre aussi. »

    Il y eut un moment de flottement, tous les regards se tournèrent vers le colonel qui tirait de grosses bouffées de sa pipe, visiblement concentré. Nous attendîmes quelques secondes avant qu'il ne réponde brusquement en balayant l'air d'un revers de main :

    « Ça ne me revient pas.
    - Vous en êtes certain ? Insista White. Il y a eu un bruit sourd et quelque chose ressemblant à des pleurs. Réfléchissez bien, il en va de mon innocence !
    - Vous divaguez White ! Aboya Dupin. Le colonel était en bien meilleur état que vous, s'il n'a rien entendu c'est qu'il n'y avait rien à entendre. Vous tentez de vous disculper en inventant des prétextes farfelus. Nous étions tous en train de dîner, et ce que vous dépeignez ressemble fort à une agression ! Votre agression sans doute.
    - Dupin vous allez trop loin, criai-je.
    - Mais ne voyez vous pas ce qu'il essaie de faire ? Il cherche à embarrasser le Colonel pour que les soupçons portent sur lui. C'est petit White, je vous pensais plus homme d'honneur que cela.
    - Du calme mes amis, du calme ! S'exclama Moran. L'idée que vous avancez est judicieuse Auguste, mais revenons au fait voulez-vous ? White, admettons que vous ayez entendu du bruit, dans ce cas pouvez vous justifier pourquoi je vous ai vu repartir si précipitamment ?
    - Je me suis sentis mal alors j'ai regagné ma chambre, c'est tout, répondit Edward.
    - Certes, mais vous gambadiez comme un lapin.
    - Auriez-vous préféré que je prenne mon temps afin de décorer le sol du contenu de mon estomac ? Rétorqua-t-il avec hargne.
    - Non, bien entendu, mais admettez que les coïncidences sont tout de même étonnantes. Qu'en pensez-vous capitaine ? »

    Nous jetâmes un coup d'œil au concerné qui nous observait la bouche entrouverte, sans qu'aucun éclat d'intelligence ne semble en mesure d'illuminer son cerveau. Cependant, constatant que nous attendions tous une réponse, il fronça son nez dans une mimique ridicule qui devait être signe de sa concentration, croisa ses bras dodus sur son torse et lâcha finalement :

    « C'est vrai que c'est bizarre. »

    La réaction de la foule ne se fit pas attendre et le chaos dans lequel nous étions plongé ne fit qu'empirer :

    « Le capitaine est d'accord ! Il est coupable ! Il faut l'enfermer où il nous réservera le même sort.
    - Assassin ! T'en prendre à une femme ! Morbleu que la honte t'étouffe !
    - C'est l'tueur de Madwara, il veut tous nous briser le cou !
    - Meurtrier !
    - Ah ! Mais euh j'voulais dire qu… Tenta le capitaine d'une voix molle.
    - Calmez vous ! Hurlai-je. Silence ! Silence bon sang ! »

    Je frappais violemment du poing sur la table la plus proche, réussissant à attirer l'attention de la foule dévorée par la panique. White semblait désemparé et le regard qu'il me lança m'invita à poursuivre au plus vite :

    « Écoutez, malgré les témoignages, tout cela reste très flou et nous devons étudier toutes les possibilités pour ne pas condamner un innocent. Il reste notamment une question importante à laquelle aucun d'entre nous n'a pu répondre. Si la jeune femme a bel et bien été tuée, où sont passées ses valises et son corps ? »

    Les passagers se figèrent et quelques murmures s'élevèrent. Le capitaine semblait le plus perdu de tous, mais il trouva judicieux d'appuyer mes propos bien que ses paroles fussent à peine entendues. De leur côté, le Colonel Moran fumait abondamment, plongé dans une intense réflexion, tandis que Dupin paraissait au bord de l'explosion. Son corps tout entier tressaillait et je le sentais au bord de la déraison, prêt à tout pour venger une femme qu'il n'avait pas pu connaître. Edward quant-à lui semblait retrouver quelques couleurs, reprenant son souffle lors de cette accalmie silencieuse, qui malheureusement, ne dura pas :

    « Mais oui, murmura Dupin. Je sais où il l'a cachée !
    - Expliquez vous Auguste, le somma Moran.
    - Dans sa cabine il y a une grande caisse en bois d'une taille suffisante pour y enfermer quelqu'un, je suis certain qu'elle est là.
    - Vous êtes fou, s'exclama Edward. Je ne serais pas assez idiot pour garder un cadavre dans ma propre chambre !
    - Nous allons le savoir tout de suite, debout White, ordonna le Colonel. Conduisez nous jusqu'à cette caisse. Venez capitaine, nous aurons encore besoin de vous. »

    On ne laissa pas le choix au suspect qui fut fermement remis sur ses pieds par Moran et un autre solide passager, et c'est ainsi encadré qu'il fut conduit jusqu'au premier entre-pont où il logeait. Je suivis le convoi, galvanisé, j'en ai honte, par l'excitation de découvrir le contenu de cette singulière boîte, si horrible soit-il, mais également inquiet au sujet du sort d'Edward, traité sans ménagement par les voyageurs. Il dut ouvrir sa chambre et le silence se fit, rapidement troublé par Mme Rupert, assiette en main, et appelant infatigablement son Nestor. Je frissonnai lorsque mon regard se posa sur la caisse oblongue. Elle était solidement fermée par trois serrures, et il fut immédiatement demandé les clefs au propriétaire.

    « Dans la valise au pied du lit, répondit-il froidement. »

    Le bagage fut mis à sac par Dupin, jusqu'à ce qu'une pochette en cuire soit découverte. La clef s'y trouvait, mais elle était en compagnie de quelques papiers et d'un flacon de morphine entamé, ainsi que d'une seringue.

    « Parebleu, c'est l'arme du crime c'est sûr ! Souffla Dupin.
    - Bon sang, mais vous n'écoutez rien ! Je suis malade, un mal chronique, la morphine est l'unique chose qui me calme lorsque la douleur se réveille. Mais lâchez moi ! »

    Il fit preuve d'une force exceptionnelle et se dégagea de l'étreinte de deux hommes, puis il remonta précipitamment la manche de sa chemise, dégageant son bras où une trace de piqûre était clairement visible. Si l'assemblée vacilla, Dupin tint bon, appuyé par Moran, demandant à White un certificat sur la mise à sa disposition d'une telle drogue, papier que le concerné ne put fournir, s'expliquant maladroitement sur un tel oubli. Puis ce fut au tour de la caisse. Les verrous sautèrent un à un sous le regard de l'accusé qui fit preuve d'un sang froid exemplaire. Nous retenions notre souffle lorsqu'enfin le couvercle fut ôté.

    « C'est impossible ! Vociféra Dupin. Un tableau ! Un tableau ! Où est-elle White ?! Vous l'avez cachée dessous c'est cela ?
    - Dupin, si vous touchez ce chef d'œuvre je vous… commença White. »

    Mais bien loin de dissuader Dupin, cela ne fit qu'augmenter ses soupçons, et c'est sans ménagement qu'il ôta la peinture de son sarcophage de bois et de paille pour en fouiller les moindre recoins. Rien. La caisse était belle et bien vide.

    « Auguste calmez-vous, déclarai-je en essayant de lui attraper le bras. Nous nous sommes enflammés pour rien, reprenez vos esprits mon vieux.
    - Je suis certain que nous sommes sur la bonne piste, la morphine le prouve, il nous ment depuis le début, me répondit-il avec un calme impassible.
    - Mais nous n'avons aucune preuve Auguste, reprit Moran. Elles se sont volatilisées et sans corps nous ne sommes pas en mesure d'accuser qui que ce soit.
    - C'est vrai ! Renchérit le capitaine dont j'étais venu à oublier la présence. »

    Pourtant, Dupin ne lâchait rien. S'enfermant dans un mutisme absolu, il parut se ranimer soudainement,  contenant à peine un rire victorieux qui nous glaça à tous le sang.

    « Allons bon, c'était bien simple. Je viens de comprendre. La disparition des valises aurait dû nous mettre sur la piste. Si nous ne retrouvons aucun corps c'est parce qu'il a disparu à jamais, n'est-ce pas White ?
    - Non de non. Quelle folie allez vous encore m'attribuer ? S'inquiéta Edward.
    - Ne faites pas l'innocent, vous avez vous même admis ne pas être assez idiot pour garder un corps ici, alors vous l'avez jeté par dessus bord en le lestant des valises !
    - Dupin vous avez perdu la raison ! S'exclama-t-il.
    - Loin de là, c'est on ne peut plus logique. Vous aviez un mobile, nous venons de trouver l'arme avec la morphine, et il ne vous restait plus qu'à faire disparaître les preuves. »

    C'était affreux, mais cela se tenait. White était bien assez fort pour s'occuper seul de la besogne et tous les indices l'accusaient. S'ajouta à cela un témoignage des plus inattendu qui acheva de nous convaincre :

    « Je crois que M. Dupin a raison. Hier soir, alors que je cherchais mon petit Nestor, j'ai entendu un « plouf » depuis le pont. Mais ma vue est mauvaise et malgré la pleine lune je n'ai aperçu personne, mais je suis certaine de l'avoir entendu, expliqua Mme Rupert.
    - Je me souviens, je crois l'avoir également entendu, ajouta soudainement Moran. Mais sur l'instant je n'y ait pas prêté attention. J'ai mis ça sur le compte d'un mammifère marin et je suis allé me coucher. »

    L'affaire prenait un nouveau tournant et plus aucun doute ne nous était permis. Toutes les pistes ne menaient qu'à une seule et même personne, Edward White. L'heure concordait, il avait les armes et la force nécessaire ainsi que le mobile et grâce à l'acharnement de Dupin, nous savions désormais où le corps de la malheureuse était passée. Ce dernier pris d'ailleurs l'affaire en main et se tourna vers nous l'air grandiose :

    « Que ceux qui pensent que White est coupable de la disparition de la demoiselle lève la main. »

    Le vote fut unanime. Je devais me rendre à l'évidence, bien qu'un certain malaise persiste en moi. Je ne devais pas être seul dans ce cas, car je remarquais la lividité exceptionnelle du couple de bourgeois. Certes, il manquait quelques éléments plus conséquents, mais enfin, cette jeune femme n'avait pas disparue toute seule. J'osai à peine jeter un coup d'œil au condamné dont le teint cadavérique m'inquiéta sévèrement. Dupin n'y prêta pas attention et se tourna vers le capitaine, pressé de mettre un terme à cette affaire :

    « Monsieur, nous sommes tous d'accord pour affirmer qu'Edward White est coupable de la disparition d'une de vos passagères. C'est désormais à vous de rendre la sentence.
    - M… Moi ? Balbutia-t-il. Mais n'est-ce pas un peu exagéré ?
    - Il a tué une jeune femme avant de la jeter par dessus bord ! Est-ce suffisamment exagéré pour vous ? Rétorqua sèchement Dupin.
    - Oui, oui euh… Et bien nous pourrions…
    - À l'eau ! Hurla un voyageur. Qu'il paie pour ce qu'il a fait !
    - Attendez… intervint Dupin.
    - Ouais, jetons le à la mer ! Il s'ra pendu dès notre arrivée à quai de toute façon.
    - Bigre mais calmez-vous, tentai-je vainement.
    - C'est qu'un barbare, il mérite pas mieux. À la planche !
    - À la planche ! Reprirent-ils tous en chœur.
    - Non, non ! Arrêtez ! Lâchez moi, vous avez tous perdu la tête ! Lâchez moi ! S’époumona Edward, entrainé de force sur les Hauts du navire par quatre hommes. »

    Nous ne fûmes qu'une poignée à ne pas bouger, spectateurs impuissants face au chaos engendré. White se débattait avec hargne et nous observions, figé, cet enivrement fanatique qui allait conduire au désastre. Pourtant ce ne fut que lorsqu'il disparut de ma vue que je me rendis réellement compte du sort qui l'attendait, revenant à moi, je secouai avec force les quelques voyageurs encore présents :

    « Qu'avons nous fait… Souffla Dupin.
    - Il faut arrêter ça, m'exclamai-je.
    - C'est trop tard, nous ne parviendrons pas à arrêter cette vendetta sauvage, cracha Moran.
    - Il faut au moins essayer, dis-je fermement. Venez. »

    Nous nous apprêtions à gravir les escaliers menant au pont lorsqu'un coup de feu retentit. Nous nous arrêtâmes aussitôt, tous tremblants d'inquiétude et n'osant s'aventurer à l'extérieur, de peur de ce que nous pourrions y découvrir. Un éclat de voix résonna et nous retînmes notre souffle :

    « Lâchez immédiatement cet homme. Il est innocent !
    - C'est mon second ! Murmura le capitaine, resté avec nous.
    - Rejoignons les, ajoutai-je. »

    Nous gravîmes les dernières marches avant de déboucher sur une scène des plus étranges. Face à nous se tenaient deux groupes cloués sur place. L'un était composé de White encerclé des voyageurs dont les muscles étaient crispés et le souffle court, tandis qu'un groupe de marin, mené par un officier taillé comme un ours, leur barrait le chemin vers les bastingages. Et plus étonnant encore, M. et Mme Bauniman se tenaient aux côtés de ces derniers.

    « Guérin ! Lança joyeusement notre capitaine en se précipitant vers lui. Je savais bien que je pouvais compter sur vous pour arrêter tout ça.
    - Capitaine, répondit-il tout en rangeant son révolver. C'est monsieur et sa femme qui sont venus me trouver pour m'expliquer la situation, sans quoi le pire aurait pu arriver et M. White aurait rejoint Victoire Chevalier. »

    Le nom me frappa si violemment que je n'eus même pas la présence d'esprit d'aller aider Edward, qui avait finalement réussi à s'arracher à ses bourreaux avec l'aide de deux marins. Je commençais à comprendre notre méprise, mais l'histoire me sembla si extraordinaire que je n'osai en rassembler tous les morceaux. Le second du capitaine nous invita à rejoindre la grande salle que nous avions quitté quelques minutes plus tôt afin de nous expliquer en détail de quoi il retournait, et c'est mal à l'aise que nous le suivîmes, honteux de notre virulent emportement.

    « Savez-vous de quoi il en retourne ? Me demanda Dupin. Il a tout de même affirmé que White était innocent…
    - Auguste, je… Soufflai-je difficilement. Mais non c'est impossible, pourtant cela expliquerait tout…
    - Quoi ?! Vous avez donc vous aussi perdu l'esprit ma parole ?
    - Gardez votre calme et soyez patient, si j'ai vu juste, tout sera démêlé dans quelques instants. »

    Nous fûmes tous invités à nous asseoir, et c'est dans un calme tout relatif que cela fut fait. L'esprit encore animé de bon nombre d'entre nous ne cessait de supposer ou de questionner sur l'affaire, à la recherche d'un nouveau coupable. Lorsque tout le monde fut installé, Guérin demanda le silence d'une voix calme, mais autoritaire et il fut obtenu dans l'instant. La suite des explications, je les connaissais, aussi incroyables qu'elles puissent paraître.

    En réalité, La Victoire avait autrefois porté le nom d'Isis, déesse égyptienne protectrice des marins. Le bateau était reconnu dans le port pour effectuer les traversées les plus rapides et les plus sûres de la Méditerranée, mais une catastrophe allait se produire, le propulsant en une des journaux pour de nombreuses semaines.
    Au cours d'un voyage en direction du port de Marseille, une violente tempête avait surpris tout l'équipage, endommageant sérieusement le navire et causant la disparition d'une jeune femme, Victoire Chevalier. N'étant qu'à une journée du port d'Alexandrie lorsque l'incident arriva, le bateau put être rapidement rapatrié, mais lors de l'ouverture de la chambre de Victoire, nulle trace de ses valises ne fut découverte, alors que deux bagages avaient été enregistrés. Une enquête fut diligentée sans parvenir à déterminer les causes de sa disparition. Mais ce qui donna à l'affaire une telle renommée, ce fut les déclarations des marins qui assurèrent avoir vu à plusieurs reprises, le fantôme de la jeune femme sur leur navire. Sachant à quel point les marins sont superstitieux, personne ne les pris au sérieux jusqu'à ce que d'importants voyageurs, écrivains et hommes d'influences, ne fassent un témoignage identique. Il fut alors décidé de renommer le navire La Victoire, en mémoire de la disparue, proclamée comme leur protectrice par ses matelots.
    Cela expliquait leur comportement à mon égard. Ils s'amusaient de me voir courir après un esprit, et sachant qu'ils ne seraient pas pris au sérieux même s'ils daignaient me dire la vérité, ils me laissèrent volontiers bouillir d'agacement, songeant que je finirais par me lasser.

    « Voilà pourquoi aucun d'entre vous n'a revu Miss Chevalier, acheva Guérin d'un ton calme. Quant à la déclaration de M. et Mme Bauniman, ils m'ont eux même avoués que c'était en mensonge dans le but de donner une bonne leçon à M. White, ce que je déplore. Toute fois, lorsqu'ils ont compris quelles disproportions cela avait pris, ils vinrent rapidement me trouver afin de lui venir en aide.
    - Mais pourquoi laisser une cabine à une défunte ? Questionna Dupin, un brin agacé.
    - C'est une décision que nous avons pris ensemble. Miss Chevalier étant la protectrice de ce bateau, nous avons verrouillé son compartiment afin qu'elle ait toujours un endroit où s'installer lors de ses visites, expliqua l'officier. »

    Je comprenais désormais bien mieux l'atmosphère étrange qui baignait la pièce que nous avions forcée, ainsi que la crise d'éternuement de Mme Rupert, assurément due au déplacement de poussières. Quant à la présence d'Edward au second étage, j'en venais à croire le mystère également élucidé. Il avait bel et bien entendu du bruit, et j'étais certain de savoir d'où cela venait. Dupin me donna d'ailleurs l'occasion de faire part de mes découvertes en demandant une nouvelle fois à White ce qui l'avait poussé à descendre au deuxième entre-pont.

    « Je vous l'ai déjà dit, répondit-il les nerfs à vif. J'ai entendu du bruit, c'est tout.
    - Et je crois bien que vos oreilles ne vous ont pas trompées, ajoutai-je en jetant un coup d'œil à Moran. Aucun d'entre vous n'a remarqué qui avait réellement disparu lors de cette soirée ?
    - Nestor ! S'exclama Mme Rupert. Oh mon dieu, vous ne voulez pas dire qu'il…
    - Je le crains Madame, mais rassurez vous, je n'ai aucun doute sur le coupable cette fois. N'est-ce pas Colonel ?
    - Je ne vois pas de quoi vous parlez… Grommela-t-il en bourrant sa pipe.
    - Qu'à cela ne tienne, je vais vous l'expliquer, repris-je calmement. Je crois que ce soir-là, vous vous en êtes pris au chien de Mme Rupert et lorsque vous avez cherché à vous en débarrasser, vous avez été surpris de trouvé White à votre étage. Il était descendu après avoir entendu les gémissements de Nestor, qu'il nous a ensuite décrit comme des pleurs, quant-au bruit sourd, je suppose qu'il s'agissait de la chute d'un objet ou du claquement de la porte. Il s'est certainement attardé devant la cabine de Miss Victoire Chevalier par simple malchance, car cette dernière se situe juste à côté de celle de Mme Rupert. Vous avez dû attendre qu'il reparte avant de sortir de votre cachette, et vous êtes monté sur le pont. C'est alors que nous vous avons croisé avec Dupin et que je remarquai la sacoche que vous teniez sous le bras. Sur l'instant je n'y ai pas prêté une grande importance, mais je suis désormais certain que le chien s'y trouvait.
    - Ce ne sont que pures calomnies ! S'emporta le Colonel en se redressant brusquement. Et qu'aurais-je donc fait ce cette… Sacoche ?
    - Vous l'avez jeté par dessus bord, rétorquai-je sûr de moi. »

    Mme Rupert étouffa un cri d'effroi avant de perdre connaissance. Elle fut heureusement rattrapée par Guérin, qui ordonna qu'on aille lui chercher une bouteille d'eau-de-vie pour la faire revenir à elle. Mais cela ne suffit pas à ébranler Moran, donc le visage s'était figé dans une moue impassible. Pourtant j'étais sûr de moi, et Dupin m'engagea à poursuivre :

    « Voudriez-vous dire que c'est là le bruit qu'à entendu Mme Rupert lorsque nous avons supposé que Victoire Chevalier avait été jeté à l'eau ?
    - C'est tout à fait probable, admis-je.
    - C'est ridicule enfin ! Quand bien même, avez-vous une seule preuve de ce que vous avancez ? Clama Moran.
    - Pas encore, mais il n'est rien de plus simple. Vos bagages ayant été enregistrés lors de notre départ, je suppose que si nous comparons la liste avec ce que contient votre cabine, nous découvrirons que l'un des sacs manque à l'appel. De plus, je crois me souvenir que vous ne portiez pas de gants lors de votre montée à bord… Seriez vous devenus coquet ou est-ce Nestor qui vous a laissé un souvenir ? »

    La figure du militaire devint soudainement blafarde et il se laissa retomber sur sa chaise dans un soupire de résignation. Il passa la main sur ses épais favoris, et après un bref silence, il finit par cracher avec dédain :

    « Il me rendait fou ! Tout le temps en train d'aboyer encore et encore, sans interruption et à un rythme parfait, histoire de me narguer. J'ai essayé de faire un tour sur le pont, de prendre l'air, mais ses sales petits cris résonnaient encore dans ma tête. Et là j'ai compris ! J'ai compris que tout l'voyage allait se passer comme ça. Il allait me pourrir la vie si je ne m'en débarrassait pas. Alors quand ce fut l'heure du repas, j'ai attendu que l'étage soit vide pour l'attraper, mais Dupin est venu traîner dans le coin à la recherche de je ne sais quoi, avant de rejoindre le lieu du souper. Et quand enfin j'ai réussi avoir ce cabot, c'est White qui m'a coincé à l'étage ! »

    La suite nous la connaissions tous, mais après ce que nous venions de traverser, la perte de Nestor nous paru bien maigre, excepté pour Mme Rupert qui, revenue à elle, pleurait à chaudes larmes. Il fut décidé que le Colonel Moran passerait le reste de son voyage en quarantaine et qu'il serait remis à la police lors de notre arrivée à quai, sans qu'aucun de nous ne sache s'il encourait une réelle condamnation.
    Nous restâmes encore un moment à discuter, pour finir de faire retomber la pression, puis le jour approchant, nous allâmes tous nous coucher. Je partis dans les dernier, laissant White seul dans la grande salle, trop honteux pour lui proposer mon aide. Il semblait épuisé et c'est le cœur serré que je le vis s'affaler sur la table. Je quittai tout de même la pièce, la fatigue guidant mes pas, mais j'atteignis à peine les escaliers que la culpabilité me fit faire demi-tour. D'un pas vif je traversai le pont et rejoignis la salle du restaurant. Je poussai le battant en bois et me figeai sur place.

    Elle était là. Victoire Chevalier. Une simple silhouette blanche, penchée au dessus de White. Elle entourait avec tendresse ses épaules de son bras, et le couvait d'un regard triste, mais débordant d'amour. Mon cœur se serra et le souffle me manqua, effrayé par la terrible conclusion à laquelle cet étrange tableau me confrontait. Mais était-ce seulement possible ?
    En réalité, Victoire nous avait accompagné à chaque instant et rien de tout ce qui était arrivé n'était dû au hasard. Tourmentée par son amour pour un homme qu'elle ne pouvait étreindre, elle l'avait suivi dans sa détresse, regardant le sort s'acharner contre lui dans l'espoir fou de pouvoir le retrouver. Elle avait souhaité la mort d'Edward, se préparant, folle qu'elle était, à l'accueillir comme une parfaite épouse une fois son sort scellé. Aveuglée d'amour, elle avait utilisé sans scrupule le pauvre Dupin, dont la passion pour cette femme qui l'ignorait, avait manqué de conduire au désastre. Le malheureux serait certainement mort pour elle, mais son choix s'était porté sur un autre et elle n'avait eu cure de laisser White devenir un meurtrier pour pouvoir en faire son époux…

    Un claquement de volet me fit sursauter, et lorsque je me repris, Victoire avait disparue. Je plissais les yeux, balayait la pièce du regard, mais elle resta désespérément vide. Peut-être le bruit l'avait effrayé ? À moins que la fatigue, et les quelques quelques rayons de lunes venus caresser la silhouette assoupie d'Edward ne m'aient réellement joués un tour… Je le réveillais les plus délicatement du monde et nous laissâmes derrière nous le restaurant pour lui préférer le confort de notre lit.

    Le reste du voyage se déroula dans le calme absolu. White parlait peu, mais qui lui en aurait voulu ? Quant-à Dupin, il errait des heures entières sur le pont dans l'espoir d'apercevoir la belle Victoire. Je m'étais résolu à garder pour moi mes déductions, craignant de lui causer un trop grand chagrin. Mme Rupert s'était remise et les Bauniman avaient retrouvés leur verve mesquine. Il en fut tout autrement pour Moran dont la santé se dégrada rapidement. Lorsque nous arrivâmes enfin à bon port, il était agité et regardait sans cesse autour de lui, le visage figé dans une expression indescriptible. Nous comprîmes plus tard, que le pauvre homme était, en réalité, déjà fragile. Il avait été mis à pied de son régiment pour avoir manqué de tuer un de ces compatriotes, accusant ce dernier d'être un vampire. Et lors des derniers jours à bord de La Victoire, Sebastian Moran s'était cru persécuté par le pauvre Nestor, dont les aboiements avait achevé de faire sauter le peu de raison qui lui restait.

    Aujourd'hui, je revois encore Dupin de temps en temps. Il est marié, tout comme moi, mais jamais encore nous n'avons eu le courage de reparler de cette soirée où nous faillîmes causer la perte d'un innocent. Innocent dont on dit d'ailleurs, qu'il fait aujourd'hui fureur à Paris.
Voir le profil de l'utilisateur https://68.media.tumblr.com/db977b65799651a608e5ac19d12de37a/tum
Narcisse Williams
Dragon on the wire
avatar

Messages : 159
Date d'inscription : 03/08/2013

MessageSujet: Re: Explications et récits d'épouvantes ~   Lun 11 Nov - 18:55



Les ténèbres nocturnes étaient tombés sur la ville lumière. Le ciel était d'un noir profond, insondable, dans lequel on ne discernait ni la bienveillance de la Lune ni la lumière rassurante des étoiles. Un superstitieux eût pu annoncer sans mal que les astres avaient fui la nuit qui s'approchait, trop menaçante pour qu'ils se sentent de taille à la gouverner. Comme en réponse à cette pensée, une épaisse brume s'était élevée dans les rues jouxtant la Seine, donnant une atmosphère lugubre aux avenues déjà trop peu éclairées par les lueurs flageolantes des lampadaires. Narcisse marchait d'un pas pressé, tentant vainement de repérer les panneaux indiquant le nom des rues... Rien à faire, il ne trouvait pas. Cela faisait une demi-heure qu'il cherchait désespérément à retrouver la route du Lost, sans succès. Sa seule volonté avait été de prendre l'air, de réfléchir un peu en profitant de la douce ambiance qui émanait de Paris... pas de s'y perdre. D'autant plus que le climat de cette nuit là était différent de celui d'ordinaire, il ne l'avait compris qu'après quelques minutes. L'acrobate avait toujours été facilement angoissé, et il ne pouvait se mentir en se disant qu'il n'était pas sensible à l'atmosphère sinistre des lieux. Néanmoins il gardait la tête haute, s'efforçant de ne pas agir comme un enfant, et se concentrait sur la route à prendre pour retrouver son chemin.
Au bout de quelques minutes durant lesquelles il ne fit aucun progrès, Narcisse s'arrêta, en profitant pour fermer complètement son long manteau noir. L'air semblait en effet s'être refroidi petit à petit au cours de la soirée jusqu'à devenir glacial. Sa respiration sortait d'entre ses lèvres en de petites vagues de fumée qui se mêlaient à la brume. Ne perdant pas une seconde de plus, le jeune homme se remit en marche, cette fois-ci à la recherche de la lumière rassurante d'une étoffe où s'abriter jusqu'à ce que le brouillard se lève. Il devait bien y en avoir d'ouvertes, à cette heure là. Paris ne dormait d'ordinaire que très peu, et il était rare qu'on ne trouve personne dans la rue, même par ce temps peu accueillant. Voilà qui l'étonnait, et qui créait aussi sûrement une partie de son malaise : il n'y avait pas âme qui vive là où il était. C'était pourtant une large rue, dans laquelle fiacres et charrues passaient aisément. L'acrobate était seul avec pour seules compagnies celles du brouillard intense et du silence si dense qu'il en devenait oppressant. Ses pas résonnant contre les pavés froids et sombres, il s'avança vers une bifurcation.
« AVENUE MAUTA »
Le nom ne lui disait pas grand chose, mais il tourna tout de même, songeant que, s'il ne se trompait pas, cette rue devait conduire en bordure de Seine. À cette conclusion, il regagna un peu la forme, se répétant que ce n'était pas parce que l'ambiance était lugubre qu'il était en danger imminent, et qu'il allait falloir qu'il commence un jour à se déten- KLACK !
Narcisse se retourna en un sursaut, son cœur tambourinant dans sa poitrine. Son regard fouilla la brume, tentant de la percer pour trouver une silhouette... mais rien. Pas même un animal. Ce ne fut que quelques instants plus tard qu'il réalisa ce qu'il s'était produit. La cage de verre du lampadaire situé à une quinzaine de mètres derrière lui avait éclaté. Il ne put détacher son regard des petites vitres cruellement trouées ainsi que sur la lumière inexistante qui aurait dû en émaner. Son esprit chercha vainement une explication plausible pour ce qu'il venait de se passer, pour se rassurer, se dire que c'était normal et que cela pouvait arriver à n'importe qui, n'importe quand... Mais être seul, dans une rue à moitié éclairée où on ne voit pas à deux mètres à cause du brouillard, dans le froid, et à quelques pas seulement d'un candélabre éclaté, cela n'avait rien, mais alors vraiment rien de normal. Le jeune homme se força à prendre une profonde respiration et à se remettre en marche le plus calmement possible. Il ne s'était rien passé de grave, rien. Tout allait bien.
Mais comme le destin prenait un malin plaisir à le contredire, une nouvelle sensation désagréable s'ajouta aux autres. Narcisse se sentait suivi. Pourtant il n'entendait pas le bruit si familier de pas résonnants sur les pavés. C'était la seule indication d'une présence qu'il pouvait avoir. La brume s'était de nouveau épaissie, gagnant tant en densité que son monde tout entier se résuma bientôt par la couleur grise. Elle était plus efficace encore qu'un bandeau posé sur ses yeux, plus étouffante aussi. L'acrobate se sentait terriblement vulnérable et seul. Mais il ne pouvait se laisser aller.  Avancer. Il fallait avancer. Juste ça. Se concentrer sur ça, sur rien d'autre. Poser un pied devant l'autre, toujours. Ne pas avoir peur. Il n'y a pas de quoi avoir peur. Jamais.


Soudain, une plainte. Une longue, grave plainte, agonisante, qui s'élevait dans la rue comme une bourrasque. Narcisse se figea net, incapable de se mouvoir. Le silence revint, lourd et menaçant comme jamais. Le jeune homme ne put se forcer à bouger de nouveau, cette fois-ci. Tous ses muscles étaient tendus, attendant un danger invisible mais qui -il le sentait- était bel et bien présent. C'en était trop. Il ne pouvait plus faire comme si tout allait bien.
« Huuuuuuuuuuuuuuhhhhhhhhhhhhh... »
Il se retourna promptement... Rien. RIEN. Pourtant il l'avait entendu, cette étrange respiration, presque inhumaine, il n'avait pas rêvé !
« Haaaaaaaaaaaaaaa... »
Des tremblements commencèrent à agiter ses membres. Tous ces bruits semblaient venir de partout et nulle part à la fois, comme si... comme s'ils venaient du brouillard lui-même. Les souffles s'intensifièrent, se rapprochèrent, s'éloignèrent, se mouvèrent, tournant autour de sa silhouette impuissante. Ses yeux tentaient désespérément de suivre le mouvement, de trouver qui s'amusait ainsi à le troubler... en vain. Par réflexe, ses propres respirations se firent plus fines, moins audibles, plus discrètes, dans un espoir futile de ne pas se faire repérer. Mais il était trop tard, il le savait. Soudain, il sentit un souffle au creux de son cou, remontant jusqu'à son oreille.
« Elle vient pour toi... pour toi. »
Il se retourna lentement, voulant voir la personne qui l'avertissait... mais nulle ne se trouvait derrière lui. Narcisse sentit une profonde panique monter en lui alors qu'un chœur de murmures se levait autour de lui.
« pour toiii... pour toiii... »
Les voix tournaient et se mêlaient en un ensemble démentiel qui envoya une vague de désespoir l'accabler. Qui venait pour lui ? Il ne comprenait rien ! Décidant de se reprendre en main et de quitter cet endroit de folie, l'acrobate se remit en marche rapidement, de manière déterminée, sans piper mot aux entités qui semblaient l'entourer, tentant d'ignorer la sensation de fatalité qui se faisait sentir.

Quelque chose clochait. Enfin, quelque chose en plus de tout ce qui ne tournait déjà plus rond. Cette rue semblait interminable. Cela faisait un bon moment qu'il marchait, et il n'en voyait toujours pas la fin... Des murmures continuaient de le tourmenter, sans cesse, soupirant et gémissant soit des insanités, soit des mises en garde. Il sentait son sang froid disparaître un peu plus à chaque seconde. Il priait pour que tout cela ne soit qu'un cauchemar de plus, une fantaisie de son esprit perdu et ensommeillé. Ses pas le menèrent un peu plus loin tandis qu'il se concentrait sur ses pensées pleines du seul espoir qu'il avait en cet instant. Puis soudain quelque chose le frappa : le silence. Le silence était revenu, aussi profond et oppressant qu'avant. Le dragon ne savait trop s'il devait être soulagé ou angoissé par cette constatation. Mais il n'eut guère le temps de retourner la question dans son esprit, car bientôt l'absence de son fut de nouveau troublée par un claquement de talons masculins contre le sol. Les pas étaient irréguliers, comme si la figure boitait. Narcisse s'avança un peu plus promptement, espérant voir un peu qui l'accompagnait dans cet enfer. La première chose qu'il en distingua fut la lampe à huile que l'homme -car c'était vraisemblablement un homme- portait. Celle-ci se balançait au rythme des foulées capricantes de l'individu, apportant juste assez de luminosité pour qu'on ne distingue rien de lui, juste une ombre épaisse et massive. Ce dernier était visiblement imposant, et semblait être vêtu d'un long manteau de cuir noir et d'un chapeau de même couleur. Malgré le sentiment de malaise qui lui vint avec l'arrivée de cette personne, l'acrobate ne put empêcher l'élan d'espoir qui lui secoua le cœur. Il n'était plus seul.
« I-il y a quelqu'un ? »
La panique qui l'avait accablé quelques minutes auparavant avait laissé sa voix tremblante et faible. Néanmoins il n'y prêtait pas plus attention que cela, plus préoccupé par ce nouveau sentiment qui, s'il ne supprimait la peur, avait au moins pour avantage de la calmer. Quand aucune réponse ne vint, cependant, il sentit de nouveau une profonde angoisse monter en lui. Ce fut là, à quelques mètres seulement de l'homme, qu'il comprit ce qui n'allait pas. Dans son autre main, reflétant la lumière de la lampe à huile, se tenait fièrement un couteau de cuisine fraîchement poli sur lequel coulait de longues lignes de sang. Son visage portait un sourire si grand qu'il en paraissait démentiel et ses yeux... Grand ouverts, ils reflétaient une folie pure et morbide.
Un sursaut secoua Narcisse, manquant de l'envoyer à la renverse. Ce dernier n'attendit pas une seconde de plus. Ses yeux fixés sur son vis-à-vis, qui se rapprochait désormais de plus en plus vite, il se mit à courir. Vite, et loin. Ses pieds se posaient l'un devant l'autre dans un rythme effréné, cherchant désespérément à accélérer. Partir, il voulait partir. Oublier cette rue, oublier cette soirée.
À sa grande surprise, l'individu ne cherchait même pas à courir. Il continuait de marcher en le fixant de son air fou, comme s'il savait qu'il finirait par le rattraper, quoiqu'il fasse. Cette constatation lui donna envie de pleurer, de fondre en larmes et d'abandonner. Mais il y avait toujours cette étincelle en lui qui lui hurlait qu'il fallait qu'il vive, qu'il fallait qu'il s'échappe. Obéissant à ses instincts les plus primaires, Narcisse parvint au bout de l'avenue par laquelle il était venu. Enfin. Derrière lui les « cla-clac » irréguliers des pas de son poursuivant résonnaient comme autant de menaces. Regardant dans son dos, il continua sa course contre la mort. Son cœur résonnait dans son crâne tel un marteau, tambourinant dans sa poitrine dans une manière de lui faire comprendre qu'il était toujours en vie. Partir. Il fallait partir. L'acrobate se le répétait comme un mantra. Soudain, il glissa sur quelque chose, s'affalant sur le sol.
Il ouvrit les yeux lentement, se demandant ce qu'était ce liquide étrange dans lequel il se trouvait... et se retrouva face à un visage, déformé par la douleur et la mort dans une grimace macabre, les paupières grandes ouvertes, les pupilles observant droit dans son âme. C'en était trop.
Il hurla. À pleins poumons. Ne pouvant empêcher les larmes qu'il avait retenues de couler le long de ses joues devant l'horreur qui le prenait. Il releva ses mains devant sa vue pour les découvrir rouges, pleines de sang, ainsi que le reste de son corps là où il était entré en contact avec l'hémoglobine qui jonchait le sol. Le dragon se releva dans une frénésie totale, loin de la grâce qui l'animait d'ordinaire. À ses pieds se trouvait un macchabée qui semblait figé dans une expression de souffrance atroce. Il se retourna vite, son poursuivant lui revenant en tête. Le monstre. L'assassin. C'était lui qui avait infligé tant de peine à une personne dont il ne savait rien, et qui lui ferait subir le même sort s'il le trouvait. Rien. Il n'y avait plus âme qui vive derrière la brume qui les séparait. À moins que la luminosité ait été insuffisante pour distinguer quoique ce soit en dessous du lampadaire brisé.
Cla-clac cla-clac.
Les fameux bruits de pas. Juste. Derrière. Lui. Le visage de Narcisse n'eut pas l'occasion de se retourner. Une puissante main s'empara d'une poignée de ses cheveux et tira brutalement, le déplaçant violemment en arrière pour le faire trébucher et tomber sur le sol juste derrière le cadavre. Le jeune homme dut remercier tous ses réflexes : il se releva en faisant une roulade arrière, évitant de peu un coup de poignard qui lui eût été fatal. Il poussa de toutes ses forces son attaquant, l'envoyant rencontrer un mur.
La suite ne fut qu'un flou dans son esprit, résumé simplement par le mot « courir ». Le plus vite possible, plus qu'il ne s'en était jamais cru capable, le plus loin possible. Il ne se rendit qu'à peine compte qu'il avait rejoint la vie parisienne, que les rues n'étaient plus vides et que la brume s'était dissoute. Ce fut dans un état second qu'il gagna le Lost, sa chambre, sa douche, qu'il se débarrassa du sang et de la sueur qui maculaient ses vêtements et son corps, avant de s'endormir dans un coin sombre. Il ne rejoint vraisemblablement pas le royaume de Morphée dans son lit, son corps se fermant au monde extérieur plus tôt, et plus par besoin crucial que par envie.

-----------------------------------------------------------------------------
« Avenue... Mauta ? M-A-U-T-A ? »
« Oui. »
Le lendemain matin, après avoir tenté de se calmer de manière vaine, Narcisse s'était rendu à la police. Il avait pratiquement été témoin d'un assassinat, aussi étrange fut-il. Devant lui se tenait un policier visiblement d'origine indienne qui semblait avoir beaucoup de mal à prendre son histoire au sérieux. Et sérieusement, il ne le blâmait point pour cela.

« Monsieur, avec tout le respect que je vous dois, étant d'origine indienne je sais parler ma langue d'origine. Et non seulement cela m'étonnerait qu'il y ait une rue au nom hindou dans Paris, mais alors une Avenue de la Mort... »

_________________
I speak in #cc66ff
Voir le profil de l'utilisateur
Invité
Invité
avatar


MessageSujet: Re: Explications et récits d'épouvantes ~   Lun 11 Nov - 21:24

Les arbres défilaient à une vitesse folle, ne restant que de vagues silhouettes, sans formes, devenant juste des traits dans son champ de vision. Il y avait encore un peu de route à faire et son angoisse augmentait à me sure que le temps s'écoulait. Et s'il arrivait trop tard ? Non, il allait y parvenir, il le fallait.
Des branches craquaient, se brisaient au passage de l'ombre qui avançait à ses côtés ne montrant qu'une volonté de fer, désirant arriver aussi vite que lui. Une veine qu'il était venu le prévenir...


*****


Bastian buvait tranquillement une tasse de thé dans son bureau, au manoir. Il lisait de la paperasse concernant des enquêtes non résolues. Il adorait mettre son grain de sel, parvenant à dénicher le petit détail qui pouvait faire chavirer toute une affaire. Bien sûr, il était rare qu'il en parle à la police. Non, il aimait trop les voir patauger dans la semoule alors que lui avait déjà tout comprit et titiller un peu tout ce beau monde du bout du doigt.
Il était en train de poser sa tasse vide d'un geste routinier sur le meuble lorsque la porte s'ouvrit brusquement, dévoilant un homme de grande taille, vêtu d'une longue veste noire. Il paraissait essoufflé et son visage pâle montrait de nombreuses tâches rouges... Du sang ?
Le démon leva les yeux vers lui, le dévisageant, imperturbable. Il avait déjà vu bien pire et ce n'était certainement pas quelques gouttes d'hémoglobine qu'il allait s'alarmer. Au contraire, cela était même divertissant. Qui avait bien pu saigner ? On voyait très bien que ça ne venait pas de lui.
Affichant un léger sourire ironique, il lui adressa la parole, comme si de rien n'était.


« Tient donc, voilà qui est rare. Tu aurais quand même pu te changer avant de venir. Je suis sûr que tu as encore dû effrayer les femmes de chambres à ton passage, Diamond... »

L'homme ne tiqua pas à cette remarque, étrangement livide. Plus que d'ordinaire en tout cas. Cela était étrange et mit la puce à l'oreille au couturier. Quelque chose n'allait pas. Il n'était pas venu faire ses habituelles réprimandes et autres commentaires dénués d'intérêts.
Fronçant les sourcils, il posa les papiers qu'il tenait en main et l'observa avec attention. L'intrus s'avança vers lui et posa ses mains gantées sur le bureau, plongeant ses yeux cristallins dans ceux de Bastian.


« On a un très gros problème, Wagner... »

*****

Il avait tout juste eu le temps d'attraper sa cape. Heureusement, Diamond était allé droit au but, abordant le sujet le plus important, leur faisant gagner du temps. Le reste vint alors qu'ils partaient à vive allure vers la forêt. C'était grave, très grave. Le pire était envisageable et hélas connaissant les protagonistes concernés, les probabilités en étaient que plus élevées.

Une fine bruine commençait à tomber sur les deux hommes lorsqu'ils arrivèrent au village.
Tout semblait silencieux et calme. Mais disait-on pas qu'il s'agissait des qualités de la Mort en elle-même ? Même si cette grande dame porteuse de faux était telle, ses méthodes, elles, n'avaient rien de très agréable. Le démon put le constater en s'arrêtant devant un cadavre, les yeux, la bouche, mais également la gorge, grands ouverts. Il soupira, jetant un coup d'œil vers son compagnon. Ce dernier n'y avait même pas jeté un regard.

Ils continuèrent d'un pas prudent, tendant l'oreille. Ils étaient aux aguets, l'un observant l'obscurité comme un félin, guettant une proie invisible, l'autre en surveillant ses arrières. Quelque chose le dérangeait depuis qu'ils étaient entrés. Il n'avait jamais été à l'aise dans ce village sordide et cela n'allait pas en s'arrangeant. Il n'y avait pas de lune, pas d'étoiles. Tout n'était que noirceur et donnant l'impression constante qu'une force mystérieuse avait retiré tout espoir de survit dans un lieu pareil.
Tout le monde le fuyait, le craignait. Il n'y avait que les esprits suicidaires ou trop curieux pour oser entrer sans réfléchir aux conséquences. Bien évidemment, il les connaissait que trop bien et c'était pour cela qu'il ne mettait normalement jamais les pieds ici. Il n'était pas fou.

Pourtant ce soir là, il avait accepté de faire une exception. Beaucoup de personnes disparaissaient en venant ici, n'en ressortant jamais, devenant à leur tour des âmes errantes, se perdant dans ces rues macabres et glaciales. Beaucoup d'humain, quelques légendaires... Mais aucun animal. Leur instinct de survit était beaucoup plus fort et leur avait permis de saisir le danger qu'apporter ce lieu.
La sensation que sa vie ne tenait qu'à un fil se ressentait toujours lorsqu'on arrivait.

Du coin de l'œil, Bastian distingua une silhouette, qui tenait beaucoup plus d'une simple ombre que d'une forme humaine. Ainsi donc ils n'étaient pas les seuls intrus. Détourna sa trajectoire, il s'approcha lentement et d'une voix strict mais basse, il s'exprima, fronçant légèrement les sourcils.


« Tu n'as rien à faire ici. Rejoins immédiatement ton propriétaire et allez vous en ! »

Le voilà qu'il faisait la moral à une ombre. Il devait être particulièrement désappointé pour se laisser aller à de pareilles scènes.
Il reprit sa marche, accélérant pour rejoindre Diamond alors que ce dernier semblait de plus en plus agacé, lui jetant des regards sombres. Il devait être indigné devant le démon qui se permettait de s'arrêter en route. Il n'avait pas vraiment tord. Mais leur destination apparaissait sous leurs yeux au moment même où il le rattrapa, marquant le début des complications.


« Tu es sûr qu'elle est toujours à l'intérieur ? »

« Comment je le saurais, je ne peux pas y entrer ! »

« Calmes toi, je vais y aller. »

Bastian s'approcha de la porte d'entrée et tenta de l'ouvrir. Il sentit quelque chose la bloquer de l'autre côté, comme un objet. La demoiselle avait été prudente et avait eu le réflexe de s'enfermer à l'intérieur. Il était fier qu'elle avait eu cette idée, mais cela risquait de compliquer un peu les choses. S'il utilisait sa force, il allait faire pas mal de bruit et surement se faire remarquer. Or la discrétion était de mise à présent. Il se tourna vers Diamond d'un air grave. Celui-ci l'observait sans un mot, le toisant. Quoi, il allait lui reprocher de ne pas pouvoir ouvrir la porte ? Il se moquait de qui ?!

« Si monsieur avait eu l'intelligence de ne pas courir derrière elle avec un couteau ensanglanté, on n'en serait pas là. Alors avant que tu dises quoi que se soit... La ferme ! »

Mieux valait se concentrer sur cette satanée porte. Comment parvenir à l'ouvrir sans bruit... Il tourna la poignée et commença à la pousser lentement, y mettant de plus en plus de force. Il entendait les pieds du meuble frotter contre le sol, n'appréciant pas qu'on les délogent de leur nouvelle place. Pourtant ils allaient devoir se pousser qu'ils le veuillent ou non. Au bout de cinq bonnes minutes de travail, il parvint à obtenir une ouverture suffisante pour pouvoir s'y glisser sans risque de se salir la garde robe. Il fit quelques pas, observa l'endroit sans afficher un quelconque intérêt et se tourna vers son compagnon qui était resté sur le seuil, hésitant. Le démon trouvait cela assez comique dans un sens, mais ne lui en fit pas la remarque et lui fit signe d'entrer. Tout en réprimant un frisson de dégout, l'autre s'exécuta et jeta un coup d'œil à l'intérieur comme s'il découvrait une déchetterie. Il fit une légère moue de désapprobation et s'avança vers le couloir. Malgré la découverte de l'endroit, il savait où se rendre. Il le sentait. Cela surprit un peu Bastian, mais il le suivit sans rien dire, curieux de voir où il allait les emmener.

C'était assez étrange de voir un type qui ne connaissait rien à l'endroit, filer directement vers un passage secret. Le couturier écarquilla les yeux, quelque peu médusé devant la facilité de Diamond. Il savait, il voyait tout. Comment pouvait-il bien faire ? Voilà une question qui méritait qu'on se penche un peu plus dessus. Hélas, ils n'en avaient pas le temps et même s'il lui demandait, il savait pertinemment qu'il n'obtiendrait pas une réponse convenable. Peut-être se ferait il envoyer balader. Dans le meilleur des cas, il recevrait une explication qu'il ne comprendrait pas ou qui n'aurait aucun sens. Dans le doute, il se permis d'avancer qu'il savait tout simplement. Qu'il agissait par instinct.

Ils descendirent dans les sous sol où un long couloir blanc les accueilli. Il était silencieux et froid... Mais surtout cruellement vide. Bastian s'approcha de la première salle, l'ouvrant pour y découvrir un simple salon, mais son partenaire lui, observait les deux dernières salles en fronçant les sourcils. Quelque chose semblait le perturber. Et il ne le comprit que lorsqu'au loin, il aperçu des poupées, immobiles, qui les regardaient de leurs yeux sans vie. Elles étaient debout, en plein milieu du passage, attendant qu'ils approchent. Ce n'était pas bon signe... Leur maître avait il été averti par leur arrivé ? Finalement, le meuble était parvenu à faire suffisamment de bruit pour les dénoncer. S'il avait su, le démon aurait forcé dès le début. Qu'allait-il se passer à présent ?

Diamond contracta sa mâchoire sous l'agacement et s'avança soudain vers elles, sortant son poignard de la veste. Il allait s'en prendre à elles, les défigurer et les rendre en miettes à leur propriétaire. Il les détestait.
Bastian fut assez pris au dépourvu mais le laissa faire, suivant d'un pas plus lent, ne voulant rien rater au spectacle. Il allait surement apprécier ce qu'il allait voir. Mais ce n'était pas au goût d'un troisième homme qui sortit de la toute dernière salle, les observant avec dédain. Il se poussa de l'entrée et s'adressa aux poupées qui avaient fuit devant l'arrivée du tueur.


« Rentrez mes belles, ne laissez pas ces porcs vous toucher de leurs horribles mains... »

Il souriait gentiment à ses pantins de porcelaine, surveillant qu'elles retournent à l'abri, puis referma la porte derrière elles. Son sourire figé ne quitta pas ses lèvres lorsqu'il tourna la tête vers eux. Mais ce n'était pas de la courtoisie, il s'agissait juste d'un rictus horrible qu'il s'était bloqué sur le visage. Son regard montrait une douce démence qui ne disait rien de bon. Il dévisagea Diamond un long moment, puis ce fut au tour de Bastian, sentant un léger frisson lui remonter le long du dos. Ce type était un véritable sociopathe et tout en lui suait la violence et la cruauté.

« Vous n'avez rien à faire ici. Et surtout pas toi le déchet ! Comment oses-tu entrer dans cette maison !? Ce n'est pas ton territoire ici ! »

« Tu as quelque chose qui m'appartient et je compte bien la récupérer ! »

« Haha ! En venant ici, elle est devenue mienne... Et crois moi que je me suis bien amusée avec elle... Tu l'aurais entendu crier, un véritable délice. »

« Espèce de... »

« Messieurs !! Désolé le Marionnettiste, mais cette demoiselle fait partit de mes connaissances. Elle travaille même pour moi comme modèle. Et elle a beaucoup d'amis influents qui n'accepteront pas ce que tu comptes en faire. Je viens donc la récupérer, ce que tu peux faire à côté, je m'en moque éperdument. »

« Je refuse. Vous n'avez aucun droit ici. Ne pensez pas pouvoir me donner d'ordres. »

Son regard était glacial. Il ne comptait pas abdiquer et cela posait un gros problème. Bastian devait vérifier que son amie était toujours en vie. Il savait très bien ce qui arrivait aux pauvres femmes qui se retrouvaient piégés ici. Il détestait cela mais jamais encore il n'était intervenu pour l'en empêcher. Que pouvait-il faire ? Si seulement il savait où elle pouvait être. Dans la salle aux poupées ?
Il réfléchissait à toute vitesse pour trouver une solution, mais Diamond fit un pas en avant et afficha un air provocateur. Il avait une idée derrière le tête.


« Tu es mal placé pour parler d'ordres... Enfin tu me diras, tu n'as aucun potentiel. Tu es tellement inutile que tu dois te créer des marionnettes pour te sentir aimé et écouté. C'est pathétique, tu ne vaux pas mieux qu'une petite gamine avec toutes ces immondes poupées... »

« Retires immédiatement ce que tu viens de dire !! »

Il avait fait mouche. Le marionnettiste semblait à présent fou de rage, serrant les poings avec force, semblant être prit d'une furieuse envie de frapper à mort l'homme aux cheveux blonds. Celui-ci affichait à présent un sourire mauvais, sûr de lui. Il venait de jeter de l'huile sur le feu et bientôt l'autre allait faire une bêtise qui l'éloignerait de la salle aux poupées. Bastian pourrait alors y entrer pour trouver la prisonnière. Oui le plan était parfait, il suffisait juste de jouer sur sa patience et le tour était joué. Leur adversaire toisait toujours Diamond avec fureur. Il ne voyait que lui.

« Puisque que tu te crois si malin, voyons comment tu réagiras lorsque tu te feras massacrer par l'une d'entre elles ! N'oublies pas que sur mon terrain, tu n'as aucune protection, si tu es tué, tu disparaîtra pour de bon. »

« Je ne l'oublie pas. Et je vais réduire en charpies ces immondices les unes après les autres sans aucun problème. »

« Je ne crois pas, Diamond... »

Il n'avait plus l'air agacé. Son regard était toujours furieux, mais une nouvelle expression traversait son visage. Quelque chose clochait, il préparait quelque chose et l'intuition de Bastian lui dictait que cela n'allait pas lui plaire. Il tourna la tête vers une autre porte et d'un geste souple de la main, presque élégant, il parut se mettre à diriger un pantin invisible. Ses doigts dansaient comme s'ils touchaient langoureusement les notes d'un piano, jouant une mélopée silencieuse que seule sa marionnette pouvait entendre.
Dans la pièce, un bruit sourd se fit, un choc métallique contre le sol. Un grincement s'approcha de la porte et lentement elle s'ouvrit, dévoilant une silhouette humaine. Un mannequin ?
Elle s'approcha du marionnettiste, trainant la source du bruit derrière elle. Une gigantesque épée d'acier. Il était à se demander comme elle pouvait tirer une arme pareille.

Les deux hommes retinrent leur souffle en observant l'ouvrage. Devant eux se tenait une magnifique Valkyrie, vêtue d'une armure rutilante, laissant dépasser de longues jambes élégantes, finissant dans des cuissardes solides et protectrices. Elle était à l'image de ces créatures merveilleuses décrites dans les livres. Ses longs cheveux couleurs feu dégringolaient en cascades sur ses épaulettes couvertes de piques tranchants. Ses yeux brillaient d'une lueur rouge, lui donnant un air à la fois terrifiant et incroyablement fascinant.
Bastian s'en émerveilla, se surprenant à admirer avec plaisir ce spectacle, mais l'instant d'après, il sentit un petit pincement au cœur. Diamond venait de reculer, livide. Car malgré cette apparence si divine de combattante émérite, se dressait Valentine, la dernière œuvre du marionnettiste.

Ils l'avaient enfin retrouvé, elle qui avait été faite prisonnière d'une maison hantée par un fou. Elle n'avait jamais pu fuir à temps et avait finit sur la table de cet artiste dérangé. Il lui avait donné une tenue, une arme, des parures. Elle n'était plus que l'ombre d'elle même, qu'une poupée grandeur nature qui attendait son heure pour être exposée aux yeux d'étrangers. Qu'avait-elle dû subir pour se transformer comme cela. Son visage ne montrait plus aucunes émotions, tout était vide en elle. Son âme avait-elle été également blessée ? Ils arrivaient peut-être déjà trop tard finalement.


« Qu'en pensez vous ?! Elle est magnifique n'est-ce pas ? Il ne me reste que quelques finitions pour que sa peau ne se détériore pas avec le temps, quelques opérations de ci de là et elle sera parfaite. Oh ne faites pas mine que cela vous épouvante, je sais que vous l'adorais ! Mon œuvre est toujours absolue. Toujours !! A présent, permettez moi de vous tuer. »

Il fit quelques gestes de la main et Valentine s'anima, ramenant son épée vers elle, la soulevant lentement et se mettant en position d'attaque. Elle allait les affronter. Voilà qui devenait de plus en plus fâcheux. Il n'allait quand même pas lever la main sur une femme, et encore moins sur elle.
Le démon devait réfléchir très vite. Si jamais il prenait part au combat, les chances pour qu'il la blesse était beaucoup trop grandes. Malgré cette armure, elle restait fragile et humaine.


« Il faut la faire quitter ce couloir, c'est un véritable coupe gorge ici. »

Diamond avait prit sa décision et reculait petit à petit, s'assurant qu'elle ne le quittait pas des yeux. Finalement, le démon décida de faire pleinement confiance au tueur, lui qui depuis le début, semblait beaucoup plus organisé et calme que lui. Il avait l'impression de se faire voler la vedette et n'aimait pas vraiment l'idée. Cependant l'heure n'était pas à la dispute pour savoir qui était le chef des opérations et il recula également, regagnant le bas des marches. Mais quelque chose clochait. Le Marionnettiste n'avait pas bougé et Valentine non plus, pourtant tout montrait qu'ils n'allaient pas s'arrêter là. Alors pourquoi cette immobilité ? Ce fut un bruit de pas derrière eux qui leur fit comprendre tout le danger que dégageait cette maison. Des mannequins, venant probablement de l'habitation, les attendaient, également prêtes à les affronter.

La lumière du couloir dévoilait des silhouettes aux allures difformes, monstrueuses. Elles se déplaçaient péniblement, comme désarticulées, mais à peine Bastian se fit cette remarque qu'elles commencèrent à être plus fluide, plus vives.
Pire encore, l'une d'elle se laissa tomber dans l'escalier, atterrissant entres eux deux à quatre pattes. Une agilité à la fois impressionnante et écœurante. Elle se contorsionnait dans des positions improbables et impossible pour un véritable corps humain. Pour elles, il n'y avait plus rien à faire, elles étaient déjà mortes depuis longtemps.

Des cliquetis métalliques les firent se retourner vers Valentine qui s'approchait d'eux à grande vitesse, les chargeant. Son épée était pointée vers eux et s'ils ne se dépêchaient pas de sortir d'ici, ils allaient se faire embrocher.
Diamond frappa violemment de son pied le mannequin qui se trouvait devant eux et leur dégagea le passage, filant dans l'escalier. Ils devaient sortir coute que coute ! Poussant également les autres femmes de cire qui les attendaient plus haut, ils parvinrent à regagner le hall, soulagés de pouvoir sortir enfin de ce traquenard.

Mais cette réjouissance fut de courte durée lorsqu'ils se firent attaquer par les mannequins. Elles étaient rapide et fit tomber Diamond, Bastian esquivant de justesse. Il regarda son partenaire se dégager du mieux qu'il le pouvait de l'étreinte de agresseur, stupéfait de constater qu'elle essayait de le griffer, de l'étrangler, mais aussi de le mordre.
De vraies bêtes sans âmes les avaient pris pour cible et ils devaient impérativement s'en débarrasser.
Finalement, le tueur parvint à se redresser, non sans difficulté, juste à temps pour voir Valentine apparaître devant eux, à nouveau prête à les pourfendre.


« Je vais l'occuper, toi débarrasses toi de ces horreurs ! »

Le blond s'approcha alors de la guerrière et fit en sorte qu'elle le prenne pour cible, lui parlant, semblant lancer des mots qui faisaient mouche. Bastian n'entendit pas ce qu'il disait, mais elle l'observait. Encore une fois, il se faisait voler la vedette. A se demander ce qu'il pouvait bien faire ici. Ah oui, les mannequins... Il s'éloigna de l'entrée, filant dans le grand salon abandonné tandis que Diamond passait non loin de lui, filant à toute vitesse vers l'extérieur, la rouquine sur les talons. Une fois à l'extérieur, il allait enfin pouvoir se battre de toutes ses forces.

Le démon soupira et s'intéressa aux trois silhouettes devant lui, qui s'approchaient dans des gestes saccadés. Elles avaient tout de la gestuelle d'un mort vivant. Cela n'avait vraiment rien d'élégant...
Il ramassa le pied d'une table brisé et en fit une arme improvisée. Tant pis, pour une fois il s'en prendrait à des femmes. Quoi qu'en réalité se fut elles qui s'en prirent à lui. A peine avait il fit mine de se préparer à les affronter que la quatrième apparut derrière lui, tentant de lui briser le bras. Il se dégagea rapidement, mais les autres se rajoutèrent au combat. Elles étaient beaucoup plus fortes et robustes qu'elles ne voulaient bien le faire croire. Il en fut fort dépité et eu beaucoup de mal à les repousser, tentant de garder de la distance entre lui et leurs doigts griffus.


« Navré Mesdames, mais vous ne m'intéressez aucunement, vous êtes trop... répugnantes ? Oui c'est le mot. »

Il fallait croire qu'elles comprenaient le sens de ces mots car à peine avait il dit cela qu'elles se mirent à grogner, dévoilant des visages crispés, sur tension. Elles voulaient le mordre jusqu'au sang, lui déchirer la chair. Ce n'était vraiment pas une bonne chose.
Et ce le fut encore moins lorsqu'il entendit des grattements autour de lui. D'un air las, il leva la tête et découvrit de nouveaux mannequins, grimpant le long des murs, s'accrochant au plafond comme des araignées gigantesques. Tout ceci devenait réellement dérangeant.

Et encore plus lorsque le Marionnettiste entra dans la pièce en le regardant d'un air haineux. Il les avait tous sous ses ordres, elles se mouvaient sous ses directives, il était tout pour elles. Sans lui, elles ne bougeraient plus. Sans lui....
Bastian le toisa, comprenant enfin la démarche à faire. Mais ce fut hélas trop tard et les créatures le chargèrent, s'accrochant à lui. Certaines parvenaient à s'agripper avec force, d'autres étaient repoussées par les attaques de l'homme. Mais elles revenaient toujours inlassablement. L'une d'elles parvint même à le mordre sérieusement au bras, entachant le tissu blanc de sa veste d'une couleur écarlate. Et l'autre qui riait devant le spectacle... C'en était trop pour le couturier. On se moquait de lui et la patience venait à lui manquer.

De sa main libre et encore valide, il lâcha son arme de bois et lentement, la déposa sur la tête de son attaquante. Elle refusait de lâcher et l'enlever de force lui arracherait surement un bout de bras. Aussi ne fit-il rien, l'observant. Puis d'un coup elle se mit à grogner, à gesticuler, tentant de lâcher prise, mais Bastian l'en empêchait, lui agrippant les cheveux avec force. Une légère fumée s'en dégagea, puis une flamme. Lorsqu'enfin il la laissa s'éloigner, ce ne fut que pour mieux l'attraper violemment par la gorge et la soulever à bout de bras. Le Marionnettiste cessa immédiatement de rire, regardant la scène avec stupéfaction. Il n'avait pas encore comprit la situation désastreuse dans laquelle il venait de se mettre.

Il commença à le saisir au moment où la marionnette prisonnière prit soudain feu en entier, la consumant rapidement, horriblement. Elle n'eut même pas le temps de se dégager que ses restes carbonisés s'éparpillèrent en poussière autour de la main du couturier. Elle avait atrocement souffert, son visage s'étant transformé, défigurer par la cire qui avait fondu, laissant apparaître de la chair putréfiée trop longtemps coupé de l'extérieur.
Ce dernier s'avança alors vers les autres, prêt à leur offrir le même sort. L'autre homme sentit le danger et leur fit signe de battre en retraite. Mais ce n'était hélas plus la peine. Leur destin était tracé et finissait maintenant. Le démon de feu avait perdu toute humanité, toute empathie. Il allait exterminer ce qu'il y avait dans cette maison et ne rien y laisser.
Levant ses yeux d'émeraudes, brillants d'une lueur maléfique, il afficha un regard glacial et monstrueux. Il était hors de lui et comptait bien le faire comprendre.


« T'attaquer à moi fut la plus grosse erreur de ton existence... Et elle sera ta dernière. »

Il leva alors la main et claque des doigts. Le bruit sembla résonner dans toute la place, comme si tout autres sons avaient quitté instantanément le lieu. Puis un bourdonnement surgit, emmenant avec lui, des torrents de flammes. Il venait de déclencher un incendie et ne comptait rien y laisser.
Le Marionnettiste regarda ses marionnettes brûler, horrifié, et se mit alors à fuir, retournant dans sa cachette, la fermant à double tour. Il s'y pensait à l'abri. Il n'avait pas tout à fait tord...
Bastian s'assura que les dernières œuvres restées sur place finissent en charbon, avant de prendre la direction de la sortie, le feu ne semblant même pas le voir. Il marchait comme si de rien n'était dans cette fournaise, ce petit enfer qu'il venait de créer par simple accès de colère.

Lorsqu'il mit les pieds dehors, la charpente céda et la demeure s'effondra dans un fracas assourdissant. Pourtant cela ne sembla aucunement le perturber. Il continua son chemin, à présent éclairé par l'incendie. Il put ainsi découvrir les deux silhouettes qu'il recherchait, avec facilité.
Diamond était accroupit, maintenant Valentine, allongée sur le sol, inconsciente.
Il l'observa sans un mot, fronçant légèrement les sourcils. L'aura du démon avait changé et il réalisa qu'il devait mieux faire profil bas. Il était malin...


« Elle a perdu sa concentration lorsque la maison a prit feu. J'en ai profité pour l'assommer. Où est l'autre ? »

« Retourné s'enfermer dans ses sous sols. Qu'il y reste, ça me fera des vacances. »

« Bien... Je vais veiller à ce qu'il n'en sorte jamais dans ce cas. »

« J'y compte bien. Et tu me nettoieras le cadavre qui traine dans la rue pendant que t'y es. Maintenant retournant au manoir, elle a besoin de soins et moi d'une nouvelle tenue. »

Le blond hocha la tête et se redressa, soulevant le corps de la jeune femme. L'endroit puait les corps calcinés. Sans y jeter un regard, Bastian prit la direction de la sortie du village, tenant l'épée qu'avait lâché la farouche guerrière avant de sombrer dans l'inconscience. Elle était de grande manufacture et il avait bien besoin d'une compensation pour son intervention. L'autre homme le laissa faire, le suivant avec prudence, ne semblant même pas ressentir le poids de l'armure. Lorsque la maison ne fut plus qu'une ruine fumante, ils étaient déjà loin.


*****


Lorsque Valentine se réveilla, elle était allongée dans un grand lit confortable et chaud. Une douce lumière filtrait par la fenêtre, annonçant que la journée avait déjà commencé depuis un petit moment. Elle tenta de se redresser afin de s'assoir, mais une violente douleur au ventre lui coupa le souffle. Puis le reste de son corps se réveilla, lui faisant découvrir d'autres sensations désagréable. Que c'était passé, où était-elle ? Au bout du lit, elle aperçu une masse noire toute ébouriffée qui semblait respirer doucement. Un sourire se fit sur ses lèvres en reconnaissant là son compagnon à quatre pattes. Loki dormait près d'elle, restant à son chevet. Sa vue la rassura, mais rien n'expliquait ce qu'elle faisait là. Ses souvenirs étaient vagues, mais toutes les brides qui réapparaissaient accéléraient son rythme cardiaque. Était-ce un cauchemars ? Non, elle ressentait encore la douleur, elle n'avait pas rêvé ! Alors... que s'était-il passé ?

Un léger bruissement de tissu à sa gauche, lui fit tourner la tête. Quelqu'un était assit dans un siège, dissimulé derrière un journal. Il semblait en pleine lecture, pourtant lorsqu'elle bougea du lit, se forçant à s'assoir, l'individu l'entendit et baissa les feuilles de papiers. Elle se sentit soulagée en reconnaissant Bastian, l'observant en silence. Puis un léger sourire ravi apparut sur son visage.


« Aaah, la belle endormit ouvre enfin les yeux. Je commençais à m'inquiéter, tu as dormi durant deux jours entier, tout de même ! Ne t'en fais pas, j'ai veillé à ce que ton père ne s'inquiète pas pour ton absence. Évidemment, Loki est venu aussitôt à ton chevet. Comment te sens tu ? »

« Je... j'ai mal partout. Où sommes nous ? »

« Dans mon manoir. Tu n'étais pas en état pour retourner chez toi après... tout ça. »

Il ne lui cachait rien. Dans un sens, elle lui en était très reconnaissante. Elle n'aurait pas supporter entendre des mensonges, qu'elle n'avait fait qu'un mauvais cauchemars, qu'elle n'avait rien. Elle savait qu'elle allait pouvoir poser des questions, que des réponses lui seraient alors donnés. Elle en avait besoin.

« Que s'est-il passé ? J'étais à la merci de ce... ce fou, comment m'en suis-je tirée ? Je me rappel pourtant avoir été... été... »

Inconsciemment, elle posa doucement une main sur son ventre. Il lui faisait tellement mal. Avait-elle vraiment reçu un coup de couteau ? Comment avait-elle survécu à cela ? Bastian l'observait toujours avec attention, remarquant ses gestes, sa gêne.

« J'ai eu vent de l'affaire et je suis venu te chercher. Tu as eu énormément de chance, quelqu'un tenait beaucoup à toi au point de sortir du village par deux fois afin de te sauver. »

« Quelqu'un... Mais qui ? »

« Cette même personne qui t'as donné des frayeurs en te courant après dans la rue. »

Il se mit à rire doucement en repensant à ce que lui avait avouer Diamond. Il n'était pas très doué dans les relations et cette scène le prouvait pleinement.

« Lui ? Mais pourquoi... ? Il n'était pourtant pas... vivant, n'est-ce pas ? »

« En effet. Cependant il l'a été il y a bien longtemps. Vous vous êtes surement rencontrés dans une autre vie... Sauf que son âme à lui n'a jamais pu reposer en paix. Cela arrive parfois. Oh je devine que tu as surement pleins de questions à poser sur lui, mais je ne pourrais hélas rien dire de plus. Il ne l'a pas désiré. Dis toi seulement que ta bonne étoile n'est autre qu'un tueur. Je suis sûr que l'idée te plait. »

Valentine resta bouche bée, regardant Bastian comme s'il se moquait d'elle. Il semblait trouver cela assez amusant à raconter, pourtant rien dans ces dires ne semblaient être faux. Se mordant légèrement la lèvre inférieure, elle osa tout de même poser une dernière question à son sujet.

« Le reverrais-je ? »

« Qui sait... Si un jour il se décide à quitter le village, pourquoi pas. »

« Mais enfin c'était quoi ce village d'ailleurs ?! »

« Aaah... C'est une propriété que je me suis acheté, comme ça, par un coup de tête. Tu sais que j'aime accueillir les non humains chez moi. Hélas, il y a des spécimens un peu spéciaux qui ne sont guère apprécié des autres. Ceux là trouve leur bonheur dans cette bourgade hantée... D'ailleurs elle l'était avant même que je ne la prenne. Elle s'appelait Larkfield. J'ignore encore ce qui a bien pu s'y dérouler, mais tous les habitants y ont brutalement périt. Je ne saurais expliquer pourquoi, mais depuis, ce village disparaît, n'apparaissant que le soir sous certaines conditions. Tu n'as pas eu de chance pour le coup, tu es tombée pile à ce moment là. »

« Les fantômes des habitants rôdent toujours à l'intérieur ? »

« En effet. Mais les chances pour les voir sont infimes. En revanches, celles de tomber sur l'un des errants dérangés sont énormes. Je vois déjà ce qui te trotte dans la tête, mais je préfère te le dire dès maintenant: Il est hors de question que tu y retournes. C'est beaucoup trop dangereux et tu as eu une chance insolente. Et encore, tu aurais pu ne pas t'en sortir. Je sais très bien que tu es très curieuse, je ne peux pas te le reprocher, je suis comme toi, cependant, j'ai finit par renoncer malgré les longues recherches que j'ai pu effectuer dessus. Si je n'ai rien obtenu, je ne crois pas qu'une fragile petite humaine y parviendra. Attention, je ne dis pas ça par politesse, je suis sérieux. N'y retournes jamais. Tu m'as bien compris ? »

Le regard soudain sévère de Bastian, lui donna des frissons. Elle n'avait jamais vu le couturier afficher une expression aussi dure. Cela ne lui ressemblait pas. Que c'était-il passé lors de son sauvetage ? Peut-être que finalement elle devait renoncer à savoir, tirer un trait sur cette affreuse soirée. Pourtant elle savait bien qu'elle n'allait plus pouvoir se retirer l'image de ce tueur qui s'avérait être finalement son sauveur. Maintenant, elle avait envie de le revoir, lui parler et comprendre quel lien les unissait. Elle hocha la tête et tourna son regard vers Loki qui bougeait dans son sommeil.

« Merci du fond du cœur d'être venu me sauver. Je te dois beaucoup. »

« Ce n'est rien, je n'allais quand même pas laisser une ravissante demoiselle dans le pétrin. A présent reposes toi encore un peu, tu ferais mieux de récupérer toutes tes forces avant de partir. Je vais te laisser tranquille. »

Sur ces mots, il se leva de son siège et fit une légère courbette avant de sortir de la chambre, la laissant avec son chien. Elle s'en était sortit et il espérait qu'elle avait bien saisit tout le danger que représentait Larkfield. L'esprit ailleurs, il retourna dans son bureau et se permis une petite halte dans sa salle d'armes où on pouvait à présent, admirer une magnifique armure dans une vitrine, accompagnée par son épée colossale. Sauf que cette fois-ci, elle n'était plus portait que par un mannequin de bois, n'ayant rien de très féminin. C'était d'ailleurs pour cela que le démon l'avait choisi, après tout...
Contenu sponsorisé



MessageSujet: Re: Explications et récits d'épouvantes ~   

 

Explications et récits d'épouvantes ~

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Revenir en haut 
Page 1 sur 1

 Sujets similaires

-
» Plus d'explications à propos de Zer.
» C'est le temps des explications... (Hope et Warren ♥)
» Explications entre collègues (MATT)
» C.A.M.P.I.N.G. / Explications.
» Le bureau de votes des élections récits PCM (2015)

Permission de ce forum:Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum
Cabaret du Lost Paradise - Forum RPG :: Archives :: Affaires classées :: Events :: Event Halloween-